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Lundi 9 avril 2007

C’est pas moi que j’voudrais flancher devant la veuve
J’veux pas qu’on s’dise que j’ai u le trac de la lunette
Avant d’éternuer dans le sac
A la Roquette
Aristide BRUANT


Mounir Benbouabdellah guette le long couloir du Grand Quartier. Après la fusillade, le silence n’est pas retombé, la rumeur des prisonniers assiégés ans les cours remonte comme la marée ? Puis reflue, s’éloigne, et applique à nouveau, accompagnée de la furie des coups de tabouret dans les portes des cellules. Aux fenêtres, les journaux incendiés illuminent le soir. Il est assoiffé.
- C’est foutu, Christophe !
- Non ! Je vais jusqu’au bout... Je réfère crever d’une balle que de payer trente piges.
Un des matons repose la joue sur le carrelage froid. Il a peur. Il a quitté sa stature d’homme de meute. Il est seul. Seul. Son uniforme est bien peu de chose maintenant. Il est conscient que sa vie dépend de la piètre espérance des deux emmurés vivants. Ceux-là mêmes qu’il mordait de haine quelques instants auparavant. L’autre surveillant est seul, lui aussi. Assis par terre. Il veut parler, échanger quelques mots comme si les mots avaient encore une utilité.
« LA Banane en force ! » Ce cri intérieur remonte du passé de Benbouabdellah. Il se souvient de la cage d’escalier de la cité des Amandiers. La Banane, le surnom colle si bien ici à la barre de béton légèrement incurvée. Dans le quartier de Belleville, depuis les barrières, il y a toujours eu les bandes de gamins, ceux du Pékin, ceux de Tlemcen ou de Nadaud, lui le Kabyle, était de la Banane. Et les soirs des années 1990, ceux des Couronnes bombaient en catimini le bas de la rue des Amandiers : Nik la Banane !
Christophe habitait la cité Saint-Blaise, près des Maréchaux. Il avait vécu ailleurs mais il s’était installé là en mars 1995 lorsqu’il braqua le Crédit lyonnais du boulevard Davout. Son histoire d’un autre siècle alimenta la pesse un an auparavant, lors de l’ouverture du procès.
Cherchant à arracher sa mère de la drogue, à bout, il avait repris les armes. « Je n’avais plus de solution... Je n’avais plus d’argent, alors j’ai fait ce que je savais faire. »
Le tribunal demeura sourd.
Trente ans à 30 ans. Plus d’espoir.
A cette heure, plus une once d’espérance du tout, impossible de revenir en arrière.
Des semaines qu’il attendait l’oiseau au-dessus de la promenade. Deux dimanches, trois. Peut-être beaucoup plus. Et chaque dois, il se préparait comme si c’était la dernière. Dans une heure, je volerai. Ce soir, je dormirai à l’air libre.
Douze détenus. Une file silencieuse dans l’escalier, la tête basse sous les cris des crabes. « Ferme la veste ! » « Arrêtez ! » « Sortez vos cartes »... « Ceux-là, tu les mets à la 12. » Puis le passage sous le portique de détection avant de s replacer à la queue leu leu le long du mur sale. Les cœurs de deux hommes battent la chamade. D’un même hymne de liberté. S’arracher au sens vrai du terme. Sentir le corps tiré vers le ciel. Irrésistiblement. S’élever au-dessus des trois barres de cellules. Au-dessus des deux hautes cheminées de tôle, au-dessus des pavillons de la ville, leur « Ripa », le périph, la porte de la poterne des Peupliers, vers la Seine et le métro.
L’échelle de corde est trop courte, puis les balles déchirèrent l’espace d’un pointillé chicanier. Et maintenant ils sont cernés avec leurs otages. Ils ne sortiront pas et leur vie carcéral sera un cauchemar. Quarante cinqq jours de mitard. Des mois et des années d’isolement. Et finalement ne centrale de sécurité, Moulins ou Lannemezan, jusqu’au bout.
Quel bout ? Le cancer. La folie ? A nouveau trente ans s’additionneront aux trente ans de réclusion. La peine à la peine. Tel un calcul de centenaire, il en aura soixante à faire alors qu’il n’a pas encore trente ans !
Benbouabdellah, le plus jeune, en avait quinze sur le papier, peut être s’en tirera-t-il avec quinze de plus ?
Et puis à quoi bon tous ces comptes d’apothicaires ? A cette heure, la mort rôde en cagoule noire, il faut en finir. Choisir. Tuer et mourir. Mourir ou survivre à tout prix...
*
Je ne connaissais pas Christophe lorsque ces lignes furent écrites. Je préparais alors un roman auquel le 2àè arrondissement parisien servait de décor. Celle que je prénommais Fanny, t qui me visitait au parloir de la centrale d’Arles, avait été enseignante de son compère Mounir Benbouabdellah. Dans ce livre, où je jouais du vécu et de l’imaginaire, du passé et du présent, du dehors et du pays des prisons, je pensais que leur tentative de belle avait sa place.
Pour finir, ces lignes restèrent en rade dans un tiroir comme les deux compères au mitard.
Des cavales réussissent, d’autres échouent. Les épisodes épiques rythment d’adrénaline le pouls des coursives. A l’heure des nouvelles, les galériens s’attroupent devant les télés collectives. Et le soir, lorsqu’ils sont enfermés, ils s’interpellent aux fenêtres. Un jour passe, deux... On en parle encore puis on oublie et on passe à autre chose.
Par la faute à « pas de chance », la tentative de Fresnes suit désormais un cours disciplinaire sans surprise. Christophe et Mounir ont jeté les dés comme on dépose les armes chargées de rêves de liberté. Et ils tirent les cartes.
« Passez par la case mitard, vous en prenez pour quarante-cinq jours ! »
« Passez par la cas QI, vous y survivrez quatre piges. »
« Passez par la case les « assiettes » et, là encore, aucune surprise, jamais... »
De cette histoire, j’aurais pu retenir l’image de Christophe progressant en équilibre sur le toit du couloir central. L’arme au poing. Il pousse devant lui maton. L’arroseur arrosé ou, mieux, le maton prisonnier... On pourrait en sourire. Juste retournement des choses. Pourtant, il nous est impossible de mettre sur un pied d’égalité la violence de l’opprimé et celle du tortionnaire, le geste du révolté et l’obéissance criminelle du fonctionnaire. Choisir son camp, c’est prendre parti. Et nous prendrons toujours les patins des rebelles, des sans fois ni loi et du grand méchant loup. La fraternité des aminches ne se mégote pas. Dans la compagnie, nous n’aimons ni les tièdes, ni les rabat-joie pas plus que les trois petits cochons.
En face, la justice de classe a également choisi son camp. Drapée du deuil des insoumis, elle est une pièce maîtresse du parti de l’ordre. Es magistrats condamneront « sans faiblesse » Christophe et Mounir, cela va de soi. Comme ils ne jugeront jamais les auteurs en uniformes des tabassages, des humiliations quotidiennes et des crimes maquillés. Les matons cagoulés bénéficient de l’immunité.
Je garde en mémoire une séquence qui y est imprimée à l’encre indélébile. Elle a été tournée plusieurs jours après les événements de Fresnes. Le journalisme de TF1 annonce la reconstitution de la prise d’otages. A l’entrée du domaine, le camion de transfert est bloqué par une foule menaçante. Des femmes accompagnées de matons, certains en uniforme, entourent le camion et frappent de leurs poings et de leurs pieds sur la carrosserie. L’escorte policière se fige dans une passivité complice. Un motard sourit. Sous les poussées, le véhicule tangue et chancelle. L’objective de la caméra s’attarde sur les énergumènes hurlant des insultes et des menaces de lynchage.
Oublié le message propret du syndicalisme hypocrite, celui qui, sur les plateaux télé, se pavane pour faire la retape du beau métier et de son esprit humaniste, voilà enfin révélé au grand jour le visage de la populace pénitentiaire.
Hypnotisés, nous suivons le reportage. Un frisson parcourt les détenus regroupés devant l’écran. Nos connaissons si bien ces traits haineux... ces injures. C’st leur visage, le vrai, celui qu’ils arborent les matins de transfert disciplinaire, lors des départs pour les tabassages... et des tortures, comme lorsqu’ils s’occupèrent des mutins de Clairvaux à la fin des années 1980.
L’un d’eux fut quelques semaines mon voisin de cellule au QI de Fresnes. Jamais il ne m’expliquera le pourquoi de ses séjours réguliers à l’hôpital. Comme si l’exprimer figurait une seconde humiliation. Quoi qu’il en soit et comme il se doit, je l’ai su par la bande. Des matons entrèrent dans la cellule au mitard et lui causèrent de graves blessures internes en le sodomisant avec une clef...
Au gré chaotique de leurs pérégrinations, les damnés des longues peines voyagent de QI en centrales de sécurité. Avec l’expérience, je sais qu’au rendez-vous des entraves on se croise un jour ou l’autre. Ainsi, on apprend que Momo est à Clairvaux, Gégé à la Santé. On se réjouit parce que Titi est sorti. Et on s’attriste car Dudu s’est pendu.
*
Le premier rencontré a été Cyril, le frère de Christophe, celui qui, ce jour-là, braquait l’hélicoptère. Je l’ai côtoyé un mois entier sans jamais croisé son regard. A peine si j’ai aperçu à la va-vite sa silhouette dans un couloir.
Nous étions détenus au QI du D5 de Fleury, le pire. A cette époque, une dizaine de taulards ayant participé à des évasions armées était rassemblée dans cet endroit. Inutile de faire un dessin. Il est facile d’imaginer l’ambiance disciplinaire et violente y régnant. Les verrous claquaient comme des coups de feu. Et pas une semaine sans qu’on assiste impuissant à un départ musclé, direction le mitard.
Dans ce lieu de dépersonnalisation totalitaire, je me rappelle du rituel de la salle de musculation. Nous ne pouvions jamais nous guigner sauf à l’heure du départ ou de la rentrée de la promenade. L’isolé qui déchargeait son énergie sur les poulies s’interrompait et plaçait sa bouille dans le carré vitré de la porte, tel un photomaton animé d’un large sourire. Et en passant à l’ombre de la coursive, chaque gars, l’un après l’autre, encadré de son escorte compacte d’uniformes, jetait un coup d’œil en loucedé et un discret salut.
Le lendemain, nous avions droit aux commentaires. « Je l’imaginais pas comme ça... », « Mec... T’es un vrai chibani ! » ou « T’as pas pris du poids depuis la dernière fois. » Et ainsi la voix hurlée par-dessus le mur de cours de promenade en cours de promenade prenait des traits humains.
Lorsque nous avions un poil de chance, nous nous croisions une fraction de seconde dans les parloirs. Cyril le Parisien et moi étions les rares à bénéficier de visites régulières. Une après-midi, prévenu par les cliquetis de clefs et de chaînes précédant mon escorte, il eut le réflexe de soulever son bébé près du carreau blindé de la porte.
Il m’avait parlé d’elle et attendait sa venue depuis des jours. Je savais qu’elle s’appelait Sarah Lynn et qu’elle était née prématurée des mois après son arrestation... Quelques jours après, je suis parti pour un autre QI, et lui pour celui de Rouen... et d’autres... et encore d’autres jusqu’aux jours d’aujourd’hui.
A la centrale de Lannemezan, Christophe pose son balluchon sur le carrelage sale d’une cellule du quartier arrivant. La nouvelle court déjà la détention.
- Le gars de la tentative de Fresnes est arrivé...
- Il est sorti des QI ? Mais ça fait combien de temps ?
Le vieux ratier réfléchit en fronçant les sourcils...
- En 2002, j’étais...
- Quatre ans... Ouais, quatre ans d’isolement, c’est le tarif ! S’ils le jettent en détention normale, c’est qu’il va bientôt passer aux « Assiettes »...
- C’est connu, ces messieurs ne font rien pour rien, reprend l’ancien après un bref silence. Il débarquera dans notre bâtiment jeudi prochain...
- T’as raison, il a le profil du Bronx.
Et sans surprise en effet, le jeudi suivant. Christophe pousse son chariot vers le bâtiment A. après quelques matchs de football et autant de parties de volley au cours desquelles il enrage copieusement de s’incliner face aux chibani, il se rapproche de nous. Pourtant, il se coule avec difficulté au rythme interminable de la grande traversée. Sa longue carcasse déborde d’un trop plein de vie. La perfusion vénéneuse de la guillotine moderne n’a pas fané son hémoglobine écarlate. Son esprit se débat et nie la mort lente. Mais en centrale, tout semble finir. Et comme la marée, les jours passent et reviennent, toujours les mêmes. Plus on rame vers l’autre rive, plus le port s’éloigne. Les peines s’allongent. Il n’y a plus d’horizon. On finira tous par crever du scorbut des relégations.
Quand ils m’ont condamné, je devais faire à peu près quinze piges. Aujourd’hui, j’en ai fait sept de plus et je ne vois pas le bout... A chaque tour de passe-passe du JAP [1] j’en prends pour deux piges de rab.
*
Assis sur le banc de béton, Christophe écoute le vieux Robert. Lentement, il se tourne vers moi et parle haut avec des intonations de titi de Paris.
- Je ne m’y habituerai jamais...
- A quoi ?
- A ça... Et il dessine un large mouvement de la main. A la fuite des jours, à la non-vie des clapiers, au plus de chance de crever en taule que de revoir le dehors... Non, je ne m’habituerai jamais !
- Aucun d’entre nous ne s’y habitue, qu’est-ce que tu crois. Au début, on se dit qu’on le fera pas, qu’on trouvera une solution... et puis on tente la belle, une fois, deux fois... QU’on paye ou non le coup, on est marron. Le temps passe. Une heure après l’autre, les mois se transforment en années et on se dit qu’on est arrivé trop près de la sortie pour grimper au mur...
Une moue aux lèvres. Son regard se perd sur la vague de ciment gris.
- je n’aurai pas dû me rendre... SI j’avais tiré dans la tronche des deux matons, les flics m’auraient flingué. Finita la commedia ! Il n’y aurait jamais eu de suite... j’aurais tiré la carte « Recevez une balle dans la tête et reposez en paix au Père-Lachaise ».
- Combien de fois je me suis dit la même chose... J’aurais dû me faire péter avec le stock de dynamite et j’en emportais quatre ou cinq avec moi... Mais je ne l’ai pas fait, comme tu n’as pas grillé les crabes de Fresnes.
« Ca n’a rien de rigolboche de faire le poireau, le flingot dans les pattes [2] » car les prisons sont les cimetières de l’espérance. Des crimes s’y mijotent que les maîtres n’ont pas appris à connaître. Sans surprise, certains épisodes s’écriront en lettres de sang et de ressentiment, telle est la loi du pays sans foi... Le pays du dedans.

Jan-Marc Rouillan


[1] JAP : Juge d’Application des Peines

[2] Le Père Peinard, 1890

Par Catherine - Publié dans : TEMOIGNAGE - Communauté : Fraternité a perpète
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Lundi 9 avril 2007



Quand la liberté devient un fantôme et que l'égalité est décrétée une chimère. Il reste aux humains la pratique de la fraternité...





" Comment j'ai pris la décision de sauver mon frère ? Pour commencer, il faut que tu saches que cela n'a pas été chose simple car cela n'était pas clairement verbalisé entre lui et moi, cela s'est fait de manière beaucoup plus subtile. Je t'avoue que tout cela était enfoui en moi depuis l'énoncer du verdict de la cour d'assises, mais ça n'avait pas encore émergé au niveau de ma conscience en termes de passage à l'acte. Lors du dernier parloir, l'émotion était si intense dans cette minuscule cabine, l'ambiance si électrique que j'osais à peine respirer - j'ai pris la main de mon frère dans les miennes et ce que j'ai ressenti est très, très dur pour moi à expliquer, il m'est difficile de traduire par l'écrit le sentiment douloureux qui m'a submergé en cet instant précis. En le regardant dans les yeux, j'ai vu toute notre enfance défiler dans son regard. "

Cyril Khider, février 2006

Par Catherine - Publié dans : LIVRE - Communauté : Fraternité a perpète
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Lundi 9 avril 2007
 2001, jour de la fête des mères. Claude Charles-Catherine découvre à la télévision que Christophe, son fils aîné, tente de s'évader de la prison de Fresnes où il purge une insupportable peine de trente-sept ans et demi. Dans l'hélicoptère qui est venu le chercher se trouve Cyril, son deuxième fils. La tentative d'évasion échoue. Christophe se rend, après avoir gardé en otage deux surveillants pendant vingt-quatre heures, et Cyril est arrêté quelques semaines plus tard. Une nouvelle fois ses deux fils sont incarcérés, comme son ami et son ex.
Dans la famille, les hommes sont enfermés et les femmes vivent dans une autre prison, le sida : Claude Charles-Catherine est séropositive depuis le début de l'épidémie, elle a donné naissance à une fille malade en 1981.
Une vie à hauts risques. Petite métisse devenue toxico et pickpocket, Claude Charles-Catherine était prête à tout pour pouvoir s'acheter de la poudre. Puis les fêtes ont tourné au cauchemar - overdoses, cures de désintoxication, prison à répétition, les copains qui meurent. Dans ce marasme, seule l'intime conviction que Dieu existe pour les gens comme moi l'a empêchée de plonger définitivement.
Le récit bouleversant d'une mère qui se confesse pour sauver ce qui peut l'être - pour sauver ses enfants.
Par Catherine - Publié dans : LIVRE - Communauté : Fraternité a perpète
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Lundi 9 avril 2007

Le dimanche 27 mai 2001 en début d’après-midi, un hélicoptère survole la maison d’arrêt de Fresnes. Quelques minutes plus tôt, trois hommes armés se sont emparés de cet hélicoptère, piloté par une femme, et l’ont contrainte à les emmener au-dessus de la prison. Après avoir survolé la base militaire de Villacoublay, ils arrivent à destination à l’heure des promenades dans les cours grillagées. En ce dimanche ensoleillé de fête des Mères, nombreux sont les prisonniers à être sortis respirer un peu d’air. Dès que l’hélico se place en vol stationnaire éclate une fusillade entre ses occupants et le gardien d’un mirador. Un surveillant (Nicolas Taffin) est blessé à la poitrine et l’un des passagers, à la cuisse [1].

L’échelle de corde larguée en vol est trop courte, les filins de sécurité empêchant l’hélico de descendre assez bas. L’appareil repart bredouille, après avoir lâché un sac contenant armes et gilets pare-balles.
Deux prisonniers, Christophe Khider et Mounir Benbouabdellah, s’emparent alors du matériel et prennent en otages trois gardiens, dont un homme de couleur, afin de négocier leur sortie de prison.
Le RAID intervient dès 15 heures pour tenter de débloquer la situation, libérer les surveillants, contenir un début de mutinerie à Fresnes et maîtriser les deux prisonniers.
Vingt et une heures plus tard, ces derniers se sont rendus après avoir libéré leurs otages - un premier surveillant a été rapidement relâché, et, vers 11 heures du matin, les deux autres sont libres. Mounir Benbouabdellah se livre le premier aux autorités, une heure plus tard, Christophe Khider se rend à son tour.
La relation par la presse, les interviews des personnels de l’administration pénitentiaire, de Pierre Mirabaud, préfet du Val de Marne de l’époque, et de Michel Barreau, procureur de la République, sont quasiment unanimes quant aux faits : les deux prisonniers qui tentent cette évasion sont des « figures du grand banditisme, des hommes extrêmement dangereux ». Mounir Benbouabdellah purge une peine de quinze de prison, Christophe Khider est condamné à trente ans de réclusion. Grâce au sang-froid des négociateurs et des surveillants, le pire qu’on pouvait attendre de ces deux monstres a été évité. Quant aux complices ayant détourné l’hélicoptère, ils ont ouvert le feu, blessant grièvement un surveillant en poste, avant d’abandonner leur projet et de prendre la fuite. Les faits sont relatés sur fond de discours sécuritaire, de tentatives d’évasion en série, de manque de moyens et de conditions de travail déplorables des gardiens...
Dans ce recueil, nous essaierons de décrire et d’analyser ces faits avec un autre regard. Le procès des trois hommes inculpés va se jouer à partir de cette image de « monstres irrécupérables et violents », et nous allons voir que ce ne sont pas ces caractéristiques qui apparaissent à l’examen objectif du déroulement des événements.
Une première évidence s’impose, les occupants de l’hélicoptère n’ont aucun intérêt à cet échange de tirs avec le mirador, qui compromet la réussite de l’opération et met leurs vies en danger. L’objectif est de repartir avec les deux prisonniers, le mieux étant qu’aucun coup de feu ne soit tiré. Une directive ministérielle existe d’ailleurs pour ce type de situation, qui précise que les miradors ne doivent en aucun cas ouvrir le feu sur un appareil survolant une prison ; ils ne peuvent pas non plus faire feu sur les prisonniers à l’intérieur de la prison. La loi les autorise à le faire s’ils sont au bout d’une corde d’évasion, ce qui n’est pas le cas ici, puisque la corde est trop courte pour que Christophe Khider ou Mounir Benbouabdellah s’en saisissent. Les « libérateurs » connaissent certainement ces directives.

La déclaration de la pilote d’hélicoptère, Marielle Simon, dans une interview au Nouvel Observateur en novembre 2001, est révélatrice à plusieurs égards.
Elle se demande d’abord pourquoi la promenade des prisonniers n’a pas été annulée, puisque les autorités savent, au moins depuis le survol de Villacoublay, qu’un appareil se dirige illégalement vers Fresnes. « J’ai su après coup que l’alerte avait été donnée et que mon cap laissait deviner notre destination. Mais la lourdeur administrative a alors empêché toute intervention rapide et efficace. Tout ça parce que c’était dimanche et que la hiérarchie n’a pu être jointe à temps. [...] En tout cas, ils n’ont pas annulé la promenade des détenus dans la cours. Quand on est arrivés au-dessus du bâtiment, il n’y avait encore personne, ni dans la cour, ni sur le toit, et mes pirates ont juré : « Les cons, ils sont pas là ! » J’ai quand même commencé à descendre et, tout d’un coup, j’ai vu plein de monde dans la cour. Ca paraissait hallucinant, si l’hélico se plantait, il y aurait eu des tas de morts. »
Elle rapporte ensuite un fait crucial : « Tout d’un coup, ça s’est mis à tirer. Je ne sais pas qui a commencé, j’ai juste entendu dans l’hélico : « Les cons, ils nous tirent dessus ! »
Savaient-ils qu’il est interdit de tirer sur un hélico ? Là est une des questions essentielles du procès à venir : l’administration pénitentiaire a intérêt à affirmer que ce sont les occupants de l’hélicoptère qui ont ouvert le feu, car le contraire la met en faute grave et atténue de façon plus que conséquente la responsabilité des passagers de l’appareil.
Le second point important du témoignage de Marielle Simon concerne la façon dont elle a été traitée pendant la prise d’otage. Pendant que les coups de feu du mirador visaient l’hélicoptère, « je perdais le contrôle. Je n’avais qu’une solution, redevenir maître à bord, faire cesser les tirs et m’éloigner [...] J’ai demandé aux pirates de ne plus tirer car je ne pouvais plus piloter. Mon interlocuteur n’a pas discuté, il a ordonné à ses potes l’arrêt des tirs [...] et on est partis là où ils avaient prévu de se rendre, sur un stade de foot où les attendaient une voiture. [...] Cette fois, je n’avais plus d’espoir de m’en sortir vivante. L’opération avait foiré et bientôt ils n’allaient plus avoir besoin de moi. Il aurait été logique qu’ils me tuent. [...] Le stade a été évacué, les deux de derrière ont sauté et sont barrés. Puis mon interlocuteur m’a menottée sur ma commande en s’excusant. Avant de s’enfuir, il m’a félicitée. C’est là, sur le stade, que j’ai réalisé que l’appareil avait été traversé par des balles. Il y avait un trou de plusieurs centimètres dans le plancher. Cette balle a blessé l’un des pirates mais, à trente centimètres près, c’est moi qui l’avais dans les fesses. » Elle conclut : « Je pense que ces types n’avaient pas un mauvais fond et qu’il reste beaucoup de failles dans cette histoire. »
Les failles que suggère la pilote sont primordiales. Pourquoi les autorités n’ont-elles pas réagi ? Les premiers coups de feu sont-ils partis du mirador ou de l’hélicoptère ? Comment analyser cette courtoisie des « pirates de l’air » vis-à-vis d’un otage témoin qui a entendu leur voix, qui est en mesure de décrire leur taille, qui pourrait les reconnaître ? Marielle Simon est la seule personne à avoir vécu ces quelques moments à leurs côtés et elle ne décrit jamais ses ravisseurs comme des brutes sanguinaires en proie à une violence aveugle, prêtes à tout pour réussir. Bien au contraire.
Côté prison, lors de la prise en otages des trois surveillants, celui qui a le plus côtoyé Christophe Khider et Mounir Benbouabdellah est un policier psychologue du RAID qui avait en charge les négociations ? Des échanges qu’il a eus avec la mère de Christophe et Cyril, Catherine Charles, il ressort que ce fonctionnaire redoutait plus un suicide de Christophe qu’une exécution des otages... La monstruosité n’est peut-être pas là où on l’attend : pendant les négociations, un responsable de l’administration pénitentiaire a ordonné par téléphone à Christophe de libérer en priorité le surveillant blanc ! Cela est enregistré dans les dépositions.
Nous reviendrons sur ces éléments troubles du dossier. En préalable, deux questions viennent comme instinctivement à l’esprit. Quelles raisons peuvent pousser des hommes à risquer d’alourdir encore des peines déjà si énormes ? Pourquoi risquer sa liberté et sa vie en venant chercher un frère ?
Les témoignages qui suivent dans ce livre répondent largement à ces deux questions. Ils émanent des prisonniers ou de familles de prisonniers qui connaissent bien le monde carcéral pour le subir quotidiennement, et sont donc bien placés pour témoigner de ce qu’est la prison, de ce qu’elle produit.
Nous pouvons tout juste rappeler une évidence, relevée également par les « spécialistes » des droits de l’homme : les peines de prison administrées en France sont démesurément longues, elles sont synonymes d’une véritable mort - mentale, physique et sociale. Comment ne pas comprendre que vingt, trente années de prison, empêchent toute idée d’acceptation et qu’elles plongent ceux qui y sont condamnés soit dans le désespoir, soit dans la haine. L’évasion est alors le seul réflexe de survie face à un interminable et inéluctable processus d’anéantissement. Tous les experts des questions pénales et judiciaires s’accordent pour dire qu’au-delà de quinze ans toute peine n’a plus aucun sens. Mais, pour la justice et son système carcéral, la préoccupation majeure n’est pas que l’on meure à petit feu dans les geôles françaises, elle est d’empêcher que l’on tente de s’évader, mais aussi que l’on s’oppose à sa toute-puissance. L’administration pénitentiaire le reconnaît elle-même, elle préfère dix suicides à une évasion. Alors que celle-ci n’est, dans ces conditions, qu’un acte de légitime défense.

Blanc comme les manques du dossier
Nous ne sommes évidemment pas en mesure de citer le dossier d’instruction, il est secret, mais nous pouvons évoquer un certain nombre de points laissés en suspens. Ceux-ci constituent autant d’éléments à décharge, sur lesquels les avocats et les familles des inculpés ont demandé des éclaircissements afin qu’ils soient pris en compte lors du procès. Nous allons voir qu’ils sont aujourd’hui négligés par l’instruction, alors qu’elle est censée étudier de façon équitable les éléments à décharge comme ceux à charge, afin de ne pas se substituer au jugement.
Un des éléments décisifs de ce procès sera d’établir qui a ouvert el feu, les surveillants en poste dans le mirador, ou les occupants de l’hélicoptère. L’administration pénitentiaire accuse ces derniers, tandis que Cyril Khider maintient que c’est le mirador.
Il y a deux miradors de ce côté du mur d’enceinte de la maison d’arrêt de Fresnes. Il y avait, ce jour là comme tous les jours, un surveillant dans chacun des deux : l’audition du surveillant du premier mirador aurait été essentielle puisqu’il n’a pas tiré, lui. Son témoignage aurait apporté des éléments importants pour comprendre pourquoi le surveillant en poste à l’autre mirador a tiré... Le premier mirador était tout autant en danger que le second, et si ce sont les passagers de l’hélicoptère qui ouvert les hostilités, pourquoi n’ont-ils pas tiré sur les deux ? Pourquoi n’auraient-ils visé que le second ? Sinon parce ce que celui-ci leur tirait dessus ? Hypothèse qui mérite en tout cas que l’on s’y attarde.
Les trois personnes qui ont vécu cette fusillade et qui seront présentes au procès sont : Marielle Simon, la pilote ; Nicolas Taffin, le surveillant en poste au second mirador ; et Cyril Khider, le passager de l’hélicoptère. La moindre des choses, puisque leurs versions divergent, aurait été de les confronter pendant l’instruction. Il n’en a rien été.
Restent donc : la parole d’un membre de l’administration pénitentiaire, a priori présentée comme inattaquable ; la parole de la pilote de l’hélicoptère, que l’on ne manquera pas de présenter comme incertaine en raison de la situation extrême ; et la parole de Cyril Khider, a priori mensongère.
Pourtant, Marielle Simon se souvient parfaitement de cette phrase prononcée par un des occupants de l’hélicoptère : « Ah les cons, ils nous tirent dessus ! »
Un vidéaste amateur a filmé le déroulement de cette tentative d’évasion, depuis son domicile. Il a fourni ses images aux chaînes de télévision, qui en ont diffusé quelques extraits. L’ensemble du document aurait pu être confrontés à ceux des personnels de l’administration pénitentiaire.
Pourquoi le témoignage du policier du RAID qui a mené les négociations n’a-t-il pas été retenu dans le dossier - alors qu’il l’avait lui-même souhaité, comme il l’a confié à Catherine Charles au moment du dénouement de la prise d’otages ?
Ce ne sont que quelques points... d’autres apparaîtront au cours du procès... C’est du moins ce que nous souhaitons, sinon cela signifierait que les inculpés sont déjà condamnés, au terme d’une instruction à charge ayant négligé ces incohérences, et menant les jurés à avaliser une sentence déjà fixée.

Rouge comme la robe des juges
Rappelons ici qu’une cours d’assises est uns instance « populaire ». Les jurés qui auront à se prononcer pour décider de l’avenir des trois hommes inculpés doivent pouvoir le faire en toute liberté. Ils ne sont ni « commis d’office », ni simples huissiers de justice mandatés pour ratifier une décisions soufflée par une instruction orientée à charge.
Ce n’est pas facile d’être juré, à plus forte raison quand les éléments qui servent à se forger une conviction sont partiaux, biaisés ou incomplets.
Le plus difficile est de saisir la substance même du procès et de na pas se laisser désorienter par le rituel judiciaire - de chercher à comprendre, pour ne pas devenir un auxiliaire de justice attaché à maintenir les prévenus dans le cadre de l’acte d’accusation. Cela est d’autant moins évident que les jurés, et le public, dans leur grande majorité, ne mettent pas en doute ce que racontent les médias, à grand renfort de mots pesés et de photos chocs, leur servant en « prêt-à-penser » la voix de l’opinion qu’il faut avoir.
Difficile aussi de ne pas prendre comme des évidence les propos des magistrats ou des journalistes professionnels, de ne pas adhérer à leurs raisonnements et aux conclusions qui en découlent. Tout est fait pour que le terme « accusé » fasse oublier l’homme qui est derrière le mot au profit d’une caricature, comme un costume sanguinolent sur un cintre, ou un mannequin. Les hommes, passés sous la lampe à ultraviolets de la justice, sont déshumanisés à tous les stades de l’accusation : ils sont d’abord des prévenus, puis des accusés, et enfin des coupables, le tout dans un alignement de dates, de chiffres, de cotes, de dépositions écrites et signées.

Aucun juré ne peut prétendre avoir une conviction personnelle s’il ne parvient pas à se soustraire à la pesanteur judiciaire. Or, aux yeux des autorités, il n’est pas un juré particulier : il lui est demandé de jouer un rôle prédéfini, destiné à valider l’illusion d’un jugement populaire. Dans ce rôle, un citoyen ne pourrait avoir qu’une seule vision, bien conforme. Il aurait le même comportement face aux problèmes et les mêmes réponses à y apporter que les autres membres du jury, et ce point de vue se doit être identique à celui concocté à l’avance par l’accusation.
Pourtant, rien de cela ne devrait être évident : juger un être humain ne devrait pas s’envisager sans que l’on se soit préalablement interrogé sur la justice, sur sa fonction comme sur celle d’une cour d’assises, sur la notion de peine, sur l’enfermement...
Adhérer avec empressement aux valeurs reconnues, maintenir la réflexion au niveau de la propagande médiatique, ce n’est être ni neutre, ni impartial, c’est au contraire une prise de position, un consentement tacite à un système judiciaire vécu comme immuable, inattaquable, de droit divin, même si de nombreux exemples ont montré qu’il peut commettre les pires horreurs. Outreau est loin d’être un cas unique... Et tant que l’on reste dans ce moule préfabriqué, on se cantonne au spectacle permanent joué autour du schéma accusation-défense, spectacle dans lequel l’accusé sert de bouc émissaire, et le juré d’huissier de justice.
Plus les hommes à juger sont présentés comme exceptionnellement dangereux, comme essentiellement différents su commun des mortels, plus le jugement paraît chose facile. La caricature manichéenne légitime le jugement en bonne conscience, consolidé par le poids du casier judiciaire, et des prétendues expertises psychologiques, toujours à charge. Le fait que les inculpés paraissent dans un box, qu’ils soient menottés et entravés, encerclés par des gendarmes, les transforme en monstres jetés en pâture à la bonne conscience des honnêtes hommes.

Le mécanisme d’un procès est bien huilé, à tel point que, même s’il le désire, il est difficile pour un juré de poser des questions sur les points obscurs du dossier, sur des faits ambigus qui exigeraient pourtant des éclaircissements. Et dans ce dossier, il y en a. le cérémonial judiciaire place le juré, comme un élève devant son maître, dans un état de dépendance face à une autorité qu’il a du mal à contredire, voire à déranger en lui posant des questions. Tout est fait pour que le juré ne montre rien : sous la consigne de la loi, qui dit de « rester impassible, de ne rien indiquer par des gestes ou par des paroles, des sentiments », se loge l’attitude passive du bon vieux juré studieux, discret, pas dérangeant. Et pourtant c’est à lui qui, même s’il n’est qu’un porte-parole, est investi d’un pouvoir de décision. Le rôle d’un juré, son travail, ne devrait pas se limiter à subir des journées d’audience pour ne s’exprimer qu’indirectement le jour du délibéré.
Cette position de dépendance vis-à-vis du président est confortée par le fait qu’elle est rassurante pour les jurés, lesquels, du coup, se dégagent de la responsabilité de leurs décisions. La mise en scène, le rythme routinier des audiences, entretenu par les magistrats, ont également pour effet de sécuriser les jurés, lesquels se laissent porter par cette machine qui fonctionne depuis si longtemps. On peut toujours se raccrocher à un professionnel, à un spécialiste, à quelqu’un qui sait, à celui qui guide vers le bon choix. Et le juré se retrouve trop vite à n’être plus bon qu’à poser les questions subsidiaires dans une sorte de « jeu des devinettes » dont les résultats sont connus à l’avance. D’autant plus que, face aux questions dérangeantes qui pourraient surgir en dépit de cet appareil de contrôle bien rôdé, il existe un arsenal de réponses toutes prêtes et de généralités qu’il semble difficile de réfuter, comme par exemple : « la violence s’accroît sans cesse dans une société trop laxiste qui laisse courir de dangereux criminels ayant fait le choix, pour toujours, de la violence aveugle ».
Une fois transformé en auxiliaire des magistrats, le juré cherchera à faire entrer tout nouvel élément di dossier dans le cadre de la culpabilité. Ne l’absence de preuve, il s’essaiera à la débusquer, parfois même à la fabriquer. La cour d’assises aura ainsi réussi à la désinvestir de sa vraie fonction de juré pour le transformer en bras accusateur et répressif.
Au bout de cette logique, il y a des années de prison...
Et la prison, tant qu’on n’y a pas séjourné, on en ignore tout. Il y a bien des visites organisées pour les jurés avant chaque session d’assises, mais on ne leur montre que du présentable. Les prisons dorées, les prisons quatre étoiles, ça n’existe pas, loin s’en faut. Les parlementaires qui ont inspecté les geôles françaises les ont eux-mêmes qualifiées de « honte de la République ». C’est pourtant à la louche que sont distribuées les années de détention.

Perpétuité, trente ans, vingt ans, quinze ans... c’est le découpage usuel. On ne se représente pas ce que signifient ces durées : deux ou trois semaines de procès peuvent sembler une éternité aux jurés, tandis que vingt années de prison leur paraîtront peut-être comme des vacances ennuyeuses...
Quand viendra le procès de l’affaire dont il est question ici, espérons que les jurés ne se laisseront pas enfermer dans un simulacre de justice : débattre de faux problèmes avec de fausses solutions, donner de lourdes peines en ayant la bonne conscience du devoir accompli, du service rendu à l’ordre social, en le débarrassant pour longtemps d’« abominables criminels ».
Souhaitons que, pour une fois, on pose de vraies questions. Quelles sont les raisons de leurs actes ? Comment et pourquoi les ont-ils commis ? Pourquoi une évasion serait-elle, dans certains cas, un acte héroïque et, dans d’autres, un crime ? A quoi ressemblent les ghettos carcéraux ? A qui sert la prison ?
Si ce ne sont pas les jurés qui s’interrogent ainsi, il a peu de chances que ce soient les magistrats de la cour d’assises qui le fassent, car ils forment un solide maillon de la chaîne judiciaire, s’attachant aux symptômes et refusant d’en comprendre les causes. Punir, condamner, c’est la seule raison d’être de ce tribunal - et ses verdicts écrasants n’ont en fait qu’un but : service d’exutoire.
Laissons maintenant la parole à ceux qui ne pourront pas la prendre librement lors des audiences.

[1] L’analyse ADN du sang laissé sur le siège de l’hélicoptère identifiera rapidement Cyril Khider.
Ce livre "Fraternité à perpète" (Edition L’insomniaque - 2006) est dédié à Mounir BENBOUABDELLAH

Par Catherine - Publié dans : LIVRE - Communauté : Fraternité a perpète
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Lundi 9 avril 2007
Plainte déposée en septembre 2005 par Cyril Khider
contre l’administration pénitentiaire


Au loin, j’ai vu un monstre.
M’approchant, j’ai vu un homme.
Lui parlant, j’ai trouvé un frère.
Proverbe indien

Monsieur,

Veuillez trouver, ci-joint copie de la plainte déposée par mes soins contre l’administration pénitentiaire pour agression sexuelle et atteinte à la dignité humaine.
J’ai déposé cette plainte, aidé de mon avocat maître Boesel, auprès des instances internes qui l’ont classée sans suite. C’est pour cette raison que nous nous portons partie civile dans ce dossier pour que plus jamais ce genre d’acte de barbarie ne soit à nouveau perpétré par des agents de l’administration pénitentiaire. Je suis en outre obligé de vous raconter mon parcours carcéral de ces quatre dernières années pour que cous compreniez bien l’urgence de la situation actuelle.
En août 2001, je suis incarcéré après avoir tenté de délivrer mon frère Christophe à l’aide d’un hélicoptère au-dessus des prisons de Fresnes ; à partir de ce moment et jusqu’à aujourd’hui, je ne dois ma survie qu’à la mobilisation de ma mère, gravement malade, qui anime avec ses amis une petite radio associative se faisant le relais de l’intérieur des prisons, ce qui permet à un petit groupe de gens de savoir, en partie, ce qui se passe intra-muros, obligeant ainsi le personnel pénitentiaire à plus de mesure lors de leurs exactions.

Cyril Khider

Dès ma sortie de l’isolement [à la prison de Nanterre], j’ai eu droit à la visite d’un groupe de surveillants qui étaient, d’après leurs propos outrés que je sois en détention dite « normale ». Certains d’entre eux m’ont promis de sévère représailles : « Ce que tu as fait au collègue, tu vas le payer amèrement ; tôt ou tard on te crèvera, crois-nous, tu vas le regretter, jamais nous ne te laisserons respirer à nouveau l’air de la liberté, etc. »
Tous m’ont promis de me mener la vie impossible en essayant de me faire craquer, ce qu’ils ont en partie réussi à faire. Aucun de mes courriers pour dénoncer cet état de fait n’a réussi à franchir l’enceinte de la prison, ce dont je me suis rendu compte il y a peu. Je pensais qu’en dehors du courrier des proches et des mais, qui m’arrivait en pointillé, se faisant de plus en plus rare, les lettres « officielles » parvenaient à leur destinataire. Assurer sa défense en prison est impossible si on espère saisir les instances internes par le biais du courrier. C’est un mode de recours illusoire : même les lettres avocats sont ouvertes, quand elles ne disparaissent pas purement et simplement.
Durant ce séjour à la prison de Nanterre, aucune activité ne m’a été accordée, pas d’accès à la scolarité ni au sport malgré mes nombreuses demandes. Régulièrement, des coups violents étaient assénés dans la porte de ma cellule pendant mon sommeil, et cela à toutes les heures de la nuit, ce qui, vous l’imaginez, me faisait battre le cœur à tout rompre. Cela a duré plus d’un mois, jusqu’à ce que l’administration pénitentiaire me transfère sur la prison de Fleury-Mérogis (Essonne). C’est sous prétexte fallacieux de préparation d’une tentative d’évasion et sans aucune preuve pour accréditer cette thèse que tous mes transferts seront justifiés ; il deviendra l’argument numéro un pour justifier les mesures ultra-coercitives et autres subtilités liberticides tendant à faire craquer un individu. JE vous rappelle que ces fausses allégations ont été portées moins d’un mois après ma sortie de l’isolement, ce qui permet de souligner l’affabulation évidente des surveillants.

C’est donc en décembre 2001 qu’à peine arrivée à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, les surveillants me tiennent à s’y méprendre le m^me discours que leurs collègues de Nanterre, à savoir : « Pour toi, ici, il n’y a rien à espérer, à part les deux promenades quotidiennes prévues par le règlement tu n’auras rien, et il vaudrait mieux que tu marches la tête baissée parce que l’on n’hésitera pas à te faire la peau... » Dès la première nuit, lors de la ronde, je suis réveillé en sursaut par des coups de pied violents dans la porte de la cellule ; ils se poursuivront une bonne partie de la nuit ainsi que les nuits suivantes. Au bout de vingt jours de ce régime, je décide faute d’autre choix, de monter au quartier disciplinaire, leur précisant que je n’en sortirais que lorsque j’aurais été transféré dans une autre maison d’arrêt de la région parisienne, dans l’espoir que ces procédures dignes de tortionnaires rompus à une discipline barbare cesseraient.
A l’époque, le directeur général de Fleury-Mérogis me demande d’intégrer un autre bâtiment de la tripale, me précisant que je ne serais plus « importuné ». J’ai donc pris sur moi de sortir du quartier disciplinaire pour tenter de retrouver un semblant de tranquillité. Cela n’a duré en tout et pour tout qu’un ou deux mois, juste le temps nécessaire à ce que je récupère mon souffle. Puis, un agent n’a rien trouvé de mieux à faire que me ramener en retard au parloir deux fois consécutives ; je n’ai rien dit, espérant que cela ne se reproduirait pas. Mais, suite à la seconde fois, la même agent m’a refusé l’accès à la cour de promenade auquel je pouvais prétendre à l’issue du parloir de vingt minutes. Il prétextait que des personnes ayant eu la même série de parloirs ne peuvent accéder à la promenade ensemble, alors que le règlement interne stipule que si le temps restant après le parloir est égal ou supérieur à trente minutes, comme c’était précisément le cas à cet instant, la promenade pouvait avoir lieu ; il restait trente minutes avant la fin de la promenade, et tous les détenus présents au parloir dans la même série que la mienne ont pu accéder à la cour de promenade.
J’ai donc prévenu le surveillant que, la prochaine fois, je me couperais les veines et qu’il serait seul responsable de cela.
L’agent a d’abord rigolé en me disant que je lui rendrais service, puis, pour se couvrir, il a mis un rapport d’incident, prétextant que je l’avais menacé de mort. Je suis donc passé en commission disciplinaire et j’ai été placé dans le quartier du même nom. A la fin de cette sanction, j’ai refusé catégoriquement de sortir du mitard. Au bout d’un mois, j’ai reçu la visite du directeur, qui m’a de nouveau demandé de sortir du quartier disciplinaire, m’indiquant qu’il avait fait le nécessaire pour que je sois transféré dans un autre établissement. J’ai accepté, mais à la condition que je retourne à l’isolement pour ne pas retrouver le personnel encadrant la détention dite « normale », afin d’éviter un quelconque affrontement. Je lui ai expliqué, au passage, les sévices physiques et moraux subis quotidiennement, comme le manque de sommeil, les crachats dans la nourriture et les nombreuses menaces, dont je fait l’objet, lui précisant que je n’étais pas sûr de pouvoir me contrôler lors des prochaines exactions de son personnel vu que mon seuil de résistance personnelle était atteint. Je me suis donc retrouvé durant un mois environ au quartier d’isolement de Fleury-Mérogis.

J’arrive au début de l’été 2002 à la maison d’arrêt de Villepinte (Seine-Saint-Denis). Je suis reçu par la direction de l’établissement qui me précise qu’en son enceinte, personne n’est au courant des motifs de mon incarcération et que tout se passera bien. Dès le lendemain, chaque surveillant vient se « présenter » à moi, certains d’entre eux me font remarquer qu’ils étaient en poste à la maison d’arrêt de Fresnes, celle où a été perpétrée la tentative pour laquelle je suis incarcéré. Tous ne me disent pas clairement qu’ils comptent me nuire ; avec subtilité, ils me le font comprendre terminant toutes leurs phrases par : « On t’a à l’œil. » Pour les plus virulents d’entre eux, j’ai droit à de nouvelles menaces de mort, des promesses de me faire les misères nécessaires pour me faire craquer, de s’en prendre à ma famille en leur refusant l’accès au parloir sous divers prétextes dont le plus récurrent est : « madame, vous vous êtes trompée dans la prise de vos rendez-vous. » Ils agissent principalement de la sorte avec mon épouse qui vient avec ma fille prématurée dans les bras. Ma mère, elle, se serait empressée de faire un scandale en pareille situation, suivi d’un dépôt de plainte, ce que les agents ne sont pas sans savoir. Ils me répètent sans cesse à toute heure du jour et de la nuit : « On en a fait craquer des plus durs que toi. » j’ajoute que dans cet établissement, mon linge de corps est régulièrement souillé par des substances soit grasses, soit sucrées, avec en prime une fois sur deux des traces de chaussures prouvant l’acharnement des agents.
Quelques jours avant mon mariage, ma mère m’a fait remettre une chemise offerte pour l’occasion par un ami de mon frère qui travaille dans la livraison de sang et d’organes et qui y a laissé une vieille puce téléphonique qu’il croyait définitivement perdue et déclarée comme telle, donc inutilisable. Je me rappelle que mon épouse aurait pu me donner cette puce au cours d’une visite si une quelconque préméditation était en cause. De retour dans ma cellule, j’ai trouvé celle-ci sens dessus dessous, pâtes vidées à même le sol, café, riz, sucre également vidés à même le sol, briques de lait éclatées contre le montant de mon lit et vaguement essuyées avec mes serviettes de toilette.
Le même jour à 21 heures, deux inspecteurs de ka police criminelle, deux maîtres-chiens avec leur animal respectif et une dizaine de surveillants du plus gradé au simple surveillant ont investi ma cellule pour procéder à la perquisition des lieux, déjà retournés par certains agents. Evidemment, ils n’ont rien trouvé se rapportant à la puce inexploitable trouvée dans la chemise sus-citée.
D’ailleurs, mon épouse n’a pas été inquiétée, puisque ma mère a appelé le commissariat pour faire savoir aux policiers que le propriétaire de la puce se déplacerait dans la journée ; ce qu’il a fait sans tarder, clôturant ainsi cette malheureuse affaire.
Néanmoins, environ une quinzaine de jours plus tard, j’ai été placé à l’isolement à la demande du directeur de Villepinte.
C’est précisément à cette période qu’a commencé pour moi le véritable calvaire. Dès l’instant où je me suis retrouvé à huis clos avec les surveillants, la situation a basculé dans l’horreur. J4ai été soumis à de nombreuses brimades, dont des restrictions alimentaires, le tutoiement est devenu systématique, un bon de cantine sur quatre m’était accordé, pour ne pas attirer l’attention de la compatibilité, je suppose. A plusieurs reprises, j’ai découverts des crachats et autres immondices dans mes « repas » servis par l’administration pénitentiaire. Provocations non-stop, fouille de la cellule et fouille à corps quotidiennes, à toute heure du jour et de la nuit, insultes permanentes derrière la porte, assorties de coups de pied. C’est à cette époque que je sens ma raison vaciller et que, pour ne pas perdre pied, je décide de leur répondre en les insultant chaque fois que j’entends l’un d’entre eux proférer des menaces de mort à mon encontre ou celle de ma famille. Ces tortionnaires m’en donnent de suite l’occasion puisque, le soir même, ils me font croire qu’ils ont pénétré dans la cellule pendant mon sommeil, faisant des bruits de clefs dans la porte. Je suis en sueur tant la tension est grande, je les sais prêts à tout, je pense que ma dernière heure est venue quand, dans le noir, j’imagine le nombre. Je suis à bout. Quelques secondes plus tard, je comprends qu’ils sont en fait dans le couloir lorsque je les entends s’éloigner en ricanant. Je me mets à hurler comme un animal blessé, puis, sortant complètement de mon sommeil, je me mets à les insulter. Ces images ne me quittent plus depuis cette nuit de cauchemar éveillé, je ne dors que d’un œil entre chacune de leurs insultes nocturnes.
Souvent, pendant la palpation obligatoire avant chaque mouvement, certains surveillants me touchent volontairement les parties intimes pour provoquer une réaction de ma part. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à avoir des réactions violentes envers mes bourreaux ainsi que des idées de suicide, sans penser à la mort ; des troubles de la vision ont commencé à apparaître, des migraines insupportables, des troubles de l’audition sont également apparus, j’ai réclamé plusieurs fois venue d’un psychiatre ou d’un psychologue, en vain.
Un beau matin, je suis changé de bâtiment (isolement) vers 8h30 du matin ; comme la télé que j’ai payée est restée dans le bâtiment précédent, j’insiste pour qu’on me la ramène ; à 11 heures, n’ayant toujours pas obtenu satisfaction, je demande à ce qu’un gradé vienne régler le litige. Je tiens à préciser que, dans ce bâtiment, aucun cadeau n’est fait à l’isolé s’il lui manque ne serait-ce qu’un seul centime d’euro, il ne bénéficie pas d’un téléviseur durant quinze jours, même si entre-temps, un mandat est arrivé sur son compte. J’ai décidé de ne pas lâcher l’affaire, il en va de ma santé mentale.
J’insiste donc une partie de la journée jusqu’à ce que le chef de détention arrive accompagné de plusieurs agents ; il est sous l’emprise de l’alcool, c’est évident, il me dit de fermer ma gueule et me fait empoigner pour m’amener au quartier disciplinaire à titre préventif pour tapage. Devant tant de mauvaise foi, je me mets à l’insulter, le traitant d’un tas de noms d’oiseaux, lui déversant un flot de rage contenue, le traitant de bourreau en chef, lui disant que je le retrouverais dehors. Après avoir dessaoulé, il a porté plainte.
J’ai par la suite été condamné à cinq mois de prison ferme et 600 euros de dommages et intérêts. Lorsque j’ai essayé d’expliquer au juge du tribunal de Bobigny les raisons des menaces et insultes, elle n’a rien trouvé de mieux à me rétorquer que mon seuil de tolérance était peu élevé !!!
Pour renforcer l’argumentaire factice de la partie civile, mon chef d’accusation (tentative d’évasion) a été évoqué une fois de plus pour souligner que c’était une circonstance aggravante.
D’ailleurs, à ce jour, toutes les brimades, menaces, et autres comportements délétères à mon encontre se justifient par la qualification de mon mandat de dépôt, de même que mon maintien en quartier d’isolement est nécessaire voire vital. Après avoir subi pendant environ dix mois la vengeance institutionnelle, la torture démocratique, puisque personnes ne semble s’inquiéter outre mesure de ces nouvelles pratiques carcérales malgré les courriers de ma mère malade aux différents ministères concernés ainsi qu’une dénonciation publique lors du premier colloque à l’Assemblée nationale, le 1er décembre 2004, sur le thème « les prisons et l’Europe », organisé par Christine Boutin.
Il y avait là, parait-il, plus de 250 personnes présentes quand ma mère a pris la parole : donc, questions témoins il y a de quoi faire, personne ne semble s’émouvoir outre mesure de ce qui se passe dans nos prisons. Il est bien plus facile de donner des cours de morale à des pays comme l’Irak quand un(e) soldat(e) humilie un prisonnier.
J’ai donc pris la décision d’aller une nouvelle fois au quartier d’isolement, histoire de sauver ma vie ainsi que pour obtenir un nouveau transfert pour trouver un peu de tranquillité. Je précise qu’à la prison de Villepinte, tous les soirs, j’étais privé de mon nécessaire de toilette, de mon bas de pantalon et de mes chaussures, été comme hiver. C’est donc en caleçon et en chaussettes que j’ai passé mes nuits. Aucun joint à la fenêtre, ce qui m’empêchait d’avoir chaud l’hiver, même sous les couvertures. Il m’aura fallu faire treize jours de cachot pour obtenir un nouveau transfert.
A force d’être menacé, j’ai fini par répondre en piquant une crise de colère, m’en prenant aux choses plutôt qu’aux agents ; je me suis retrouvé enchaîné, entravé par des chaînes aux pieds, conduit au parloir couvert de sang et trempé des pieds à la tête, vu que j’avais saccagé ma cellule en réponse à mes tortionnaires ; c’est dans ces conditions que je suis allé au parloir voir ma femme, qui m’y attendait.
Ma mère a saisi l’OIP (Observatoire international des prisons), qui s’est rendu sur place et est intervenu.
Par contre, arrivé à la maison d’arrêt d’Osny, j’ai pu constater que les chefs, d’une manière générale, faisaient en sorte d’éviter tout débordement et tout problème, ce qui n’empêchait pas certains surveillants de me réveiller la nuit, soit en claquant les œilletons contre les portes, soit en allumant la lumière durant de longues minutes jusqu’au réveil des détenus. A ce moment, nous sommes plusieurs à subir le joug vengeur de l’administration. Cela a duré six mois sans réel problème.

Le 8 novembre 2003, je suis transféré sur la maison d’arrêt de Rouen, soit à 130 km de chez moi, cet éloignement ne visait qu’à la rupture des liens familiaux dans la mesure où mes proches, par manque de moyens (argent, voiture, santé), auraient dû abandonner les visites. J’ajoute que ma fille Sara, qui vient de naître ne pèse que 960 grammes, ce qui signifie largement le fait que je ne veuille pas qu’elle prenne des risques contaminants dans les transports en commun en venant me visiter avec sa mère. Quant à ma propre mère, elle subit des transfusions régulières de plaquettes sanguines en relation avec sa pathologie ; elle est en effet atteinte du Sida depuis très longtemps, soit au moins vingt-quatre ans, puisque ma petite sœur est née contaminée en 1981. Or, rien n’est fait pour aider cette gamine, qui n’est responsable en rien de l’incarcération de ses frères mais paie un lourd tribut à la justice ainsi qu’à l’administration pénitentiaire qui précipite le pronostic de morbidité en l’envoyant se fatiguer dans des trajets usants et mortifères, puisque le pronostic vital et également engagé.
Je rappelle en outre que mon épouse est inscrite sur la liste d’attente des greffes du rein. J’ai donc, toujours à contrecœur, intégré une cellule du quartier disciplinaire où l’on m’a laissé croupir durant quatre-vingt-quinze jours, alors que la loi ne prévoit que quarante-cinq jours de cette ultime mesure de rétorsion. Trois mois et cinq jours dans à peine 4 mètres carrés sans un seul jour dehors ; j’ai cru devenir fou, mais j’ai perdu un peu plus de 10 kilos.
Durant cette période, après une altercation avec un surveillant à cause du manque de sommeil provoqué par le maintien d’un projecteur allumé en permanence la nuit, j’ai eu droit à un repas avec des asticots en guise d’assaisonnement. Dans ce quartier disciplinaire, les fouilles à corps s’effectuent systématiquement à nu avant et après chaque promenade, l’humiliation y est permanente et quotidienne, et si je désirais aller en promenade grillagée, il fallait que j’accepte que les agents me volent mes CD et mélangent mon linge propre avec le sale durant mon absence de la cellule.

J’ai été transféré de nouveau sur la région parisienne, à la maison d’arrêt de Nanterre (Hauts-de-Seine). Dès mon arrivée, j’ai fait l’objet de la part des surveillants du quartier d’isolement de provocations multiples et de plus en plus poussées sur l’échelle de la crapulerie : vols permanents dans mon paquetage pendant mes séjours au cachot, tee-shirt, short, chaussettes, caleçons. Un surveillant m’a même bousculé pour provoquer une rixe à laquelle je n’ai pas donné prise, toutes mes séances de sport ont été annulées sous des prétextes fallacieux, plus toutes les menaces de mort proférées clairement ou par sous-entendus, en présence de témoins pour ces derniers. Je suis resté trois mois avant d’être à nouveau transféré à la prison de Fleury-Mérogis.

C’est e n2004, en plein été, que j’arrive qu bâtiment D5 de Fleury-Mérogis, construit sur le modèle américain. Je suis placé à l’isolement, où tout m’est interdit, je passe sur les provocations verbales qui finissent par me faire craquer et insulter ceux qui les préfèrent, entraînant inévitablement de nouvelles sanctions disciplinaires. Par exemple, un soir, un valeureux surveillant vient nous insulter derrière la porte lors de sa ronde : « Bande de pédés, vous rigolez moins maintenant qu’on a le droit de porter des cagoules pour vous matraquer la gueule, vermines, chiens que vous êtes, etc. »
Les autres isolés et moi-même avons répondu à ces insultes par des insultes. Sur deux détenus ayant pris un compte rendu d’incident, je suis le seul à avoir été condamné. Je n’ai pas souhaité être assisté de mon conseil car je connaissais l’issu du « procès » interne, et je n’ai pas voulu comparaître devant ce pseudo-tribunal. J’ai donc été sanctionné de quinze jours de mitard.
A mon arrivée au quartier disciplinaire, je suis passé comme chaque fois à la fouille réglementaire ; une fois nu, le responsable de la fouille me demande de me retourner, de me baisser, de tousser devant l’auditoire, ce à quoi je refuse catégoriquement de me soumettre par un refus clair et net : « Je ne me baisse pas et je ne tousse pas. » A ce moment précis, une demi-douzaine de surveillants me sautent dessus, m’immobilisent en me plaquant au sol et commettent une agression sexuelle en ce sens que l’un des gardiens, après avoir enfilé une paire de gants en latex, m’a écarté les fesses sur l’ordre d’un brigadier présent. A ce jour, une plainte a été déposée contre eux, et cela fait plus d’un an que j’attends d’être entendu par les services de police, alors que pour le brigadier saoul de Villepinte qui avait porté plainte contre moi pour insultes, ça n’avait mis que quinze jours pour que je sois entendu et moins de quatre mois pour être jugé et condamné. Depuis le jour de cette agression sexuelle, j’ai véritablement atteint mes limites, décidé de rendre la justice moi-même, je suis parvenu au bout de ce qu’un être humain peut encaisser en termes de torture. Ma mère a tellement argumenté pour que je porte plainte et que je transcende la vengeance en un ultime combat pour ma vie que j’ai fini par le faire, sans m’illusionner outre mesure. Elle m’a dit que, si je ne portais pas plainte, ce serait comme une sorte de consentement mutuel, que les agents bourreaux réitéreraient ce genre de viol collectif, et aussi que si j’en attrapais un ou deux pour leur faire du mal, cela me soulageait sur le coup mais n’empêcherait en rien qu’ils recommencent sur d’autres.
Depuis ce « viol » de mon intimité, je n’ai pu me regarder dans le miroir pendant des mois, et aujourd’hui je suis toujours sous le choc : cauchemars, angoisses, stress dû à l’idée qu’une telle violence physique et morale se reproduise un jour. A l’issue de cette fouille éhontée, j’ai eu le pouce du pied droit cassé et sûrement des côtes fêlées suite à la violence de l’altercation. J’ai alors fait état de ce qui s’était passé au médecin présent, qui a catégoriquement refusé de m’ausculter et de me fournir un certificat médical faisant état des ecchymoses, blessures et possibles séquelles résultant de la fouille musclée subie quelques jours auparavant. Heureusement que la France est le berceau des droits de l’homme, sinon qu’est-ce que cela serait ? Je suis donc repassé au prétoire pour avoir répondu verbalement aux surveillants qui m’ont torturé, et j’ai repris quinze jours de cachot.
Quelque temps après, toujours au QHS de Fleury-Mérogis (D5), suite à d’autres insultes proférées à mes tortionnaires, j’ai de nouveau subi une fouille dégradante à laquelle j’ai refusé une nouvelle fois de me soumettre. Suite à cette altercation avec mes bourreaux de la fouille, le midi même, après avoir ingurgité le « repas », je suis tombé dans un sommeil profond et comateux qui s’est prolongé toute la journée. A mon réveil, j’ai été pris de nausées, de vomissements, de coliques. A l’époque, j’en ai fait part à mon conseil, qui n’a visiblement pas pris mon récit au sérieux. Il était pourtant exclu que j’en fasse part au médecin présent, puisque c’était le même qui m’avait refusé l’auscultation et le certificat médical le mois précédent.
J’avoue que des pensées de suicide se sont de nouveau manifestées, mais, en les analysant, je me suis rendu compte que jamais je n’ai eu envie de mourir, j’avais juste envie de faire cesser cette douleur morale infligée par le rouleau compresseur et vengeur de l’appareil pénitentiaire. C’était cela au des actes sauvages de « légitime violence ». C’est en pensant à ma fille, ainsi qu’à mes proches, que j’ai choisi de continuer à combattre debout, comme je l’ai toujours fait depuis le premier jour de mon incarcération.

A la suite de nombreux incidents, j’ai été transféré à la maison d’arrêt de Liancourt, dans laquelle je suis resté deux mois sans réels problèmes. J’ai ensuite été transféré sur la maison d’arrêt de la Santé à Paris où e ne suis resté que huit jours au prétexte que trop de types de même profil se trouvaient dans cet établissement. J’ai donc été transféré de nouveau à Fleury-mérogis, cette fois-ci au bâtiment D1, en détention dite « normale » puisque mon avocate a eu gain de cause devant le tribunal administratif pour un délai non respecté par l’administration pénitentiaire sur une mesure de placement à l’isolement.
Comme à chaque fois que j’ai eu la possibilité de me trouver en détention classique, aucun problème de comportement n’a été constaté. Par contre, à chaque fois, les problèmes ont recommencé, dès que les huis clos avec les surveillants a ét émis en place. Tout à coup, d’après les dires de mes tortionnaires, je devenais dangereux, démoniaque, incontrôlable, etc.
Après huit mois d’un comportement irréprochable, j’ai été transféré de nouveau à la maison d’arrêt de Rouen, celle-là même d’où je vous écris et où j’avais passé quatre-vingt-quinze jours dans moins de 4 mètres carrés pour obtenir un rapprochement familial. Nous sommes le 15 septembre 2005 et mon procès est prévu pour mai prochain. Cet éloignement, outre le fait d’essayer de faire exploser les liens familiaux, lèse en priorité les libertés fondamentales de la défense, en m’empêchant de préparer sereinement celle-ci.
Faute de moyens financiers, nous ne payons pas notre avocate, qui bénéficie de l’aide juridictionnelle, donc du minimum ; je ne puis lui demander de payer les voyages de sa poche afin de parcourir 130 kilomètres pour venir me voir et m’aider à travailler sur mon dossier.
Je précise que le dossier étant fermé, rien ne justifie le blocage de mon courrier, de celui de ma femme en particulier, alors que cette dernière est inscrite sur la liste des greffes du rein comme je l’explique plus haut, ce qui m’angoisse au plus haut point.
Encore une fois, c’est la famille qui est précise en otage, je rappelle que ma petite sœur Lyndia est l’enfant la plus âgée à être encore en vie après une contamination mère enfant. Si cela ne s’appelle pas de la torture, comment qualifiez-vous ces exactions, ces actes de barbarie, de vengeance et d’acharnement mortifère ?
Je vous remercie par avance de l’attention que vous voudrez bien porter à ma lettre, et il me semble nécessaire de souligner la notion d’urgence et de détresse dans laquelle ma famille et moi nous nous trouvons. J’insiste sur le fait que ma vie ainsi que celle de ma famille est gravement menacée, ce que les agents de l’administration pénitentiaire, sous le sceau de l’impunité, nous font largement savoir. J’ajoute que, pour épuiser tous les autres recours, il faudrait que mon courrier puisse sortir et arriver, qu’intra-muros ces recours sont un mode illusoire, que ce présent courrier est l’exception qui confirme la règle, et que si personne n’intervient, mille fois ma famille ou moi avons le temps de mourir et de venir grossir les statistiques.
Merci d’ores et déjà pour toute l’aide que vous voudrez m’apporter.
Par Catherine - Publié dans : APPEL POUR CYRIL - Communauté : Fraternité a perpète
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Lundi 9 avril 2007
"Les hommes qui n’ont jamais reçu d’affection ou de témoignage de bienveillance et n’ont eu que de très rares occasions d’exprimer leur amour ou leur bonté réagissent très vivement à ce premier geste réel, spontané, gratuit, d’humanité. Ces sentiments, qui n’ont pas trouvé à s’exprimer au temps du désespoir, se sont accumulés, ont mûri, grandi, et ils repoussent de toutes leurs forces les murs de leur caveau ; là où l’esprit de bonté effleure ces murs, ils s’écroulent. Personne ne réagit autant à la bonté, personne n’y est plus sensible que l’homme désespéré."
George JACKSON
Les Frères de Soledad

Je suis couchée dans le train de nuit, les yeux grand ouverts, je vais au parloir à la prison de Lannemezan où m’attend mon fils Christophe. J’entends la respiration régulière de ma voisine de couchette. J’ai froid. Ca fait deux ans que je n’ai pas serré mon fils entre mes bras à cause de cette guillotine d’émotions, grande pourvoyeuse de frustrations, le mesure Hygiaphone.
J’ai tellement mal à la gorge que j’ai l’impression d’avoir avalé du verre pilé mélangé à du papier de verre ; j’aurai préféré rester à la maison à siroter un thé brûlant, les deux mains bien au chaud autour de la tasse, les pieds dans d’épaisses chaussettes à regarder des séries idiotes à la télé sans vraiment les voir, les pensées débordant de mes enfants.
« Dans quelques minutes nous arrivons en gare de Toulouse... Toulouse, cinq minutes d’arrêt ! »
A peine descendue du train, je trouve ce quai lugubre de solitude, il fait encore nuit malgré les T6 heures sonnées, je m’inquiète de l’horaire de ma correspondance pour Lannemezan, plus loin, dans le hall, un grand panneau annonce mon train à 8 heures - merde ! Encore deux heures à attendre.
J’entre chez Paul, ni vue ni connue, j’achète une brioche et un thé, alibis sucrés et réconfortants pour crime parfait. Eh oui, je tue le temps dans une gare où personne ne m’attend...
A 9h30, j’arrive enfin à Lannemezan, je suis transie, limite engourdie. Pour arranger les choses, un crachin pénétrant se met de la partie. Je longe la voie ferrée sur 2 kilomètres environ, ma gorge est brûlante comme le four charbon d’une veille locomotive en pleine action, des frissons glacés vont et viennent à intervalles réguliers le long de ma colonne vertébrale, je suis épuisée. Pour couronner le tout, je claque des dents, j’ai la désagréable impression de m’être transformée en une fontaine d’hiver dont l’eau coulerait à l’intérieur. Je dois à tout prix me ressaisir, Christophe ne doit pas s’inquiéter en me voyant.
Je me saisis d’un tube d’homéopathie, retrouvé au fond de mon sac, dont j’extrais trois granules que je fais rouler sous ma langue.
J’arrive enfin devant la prison après avoir traversé un grand parking. C’est une énorme bâtisse grise comme une perpétuité, un épais mur d’enceinte court autour de ses hanches bétonnées, surmonté en de stratégiques points de miradors qui disputent le vent aux corbeaux.
Merde, j’ai oublié de prendre ma trithérapie ! J’y ai pensé à Toulouse mais il était bien trop tôt, tant pis !
J’entre dans une salle d’attente crasseuse où quelques pauvres jouets sales et cassés jonchent un tapis de sol repoussant sur lequel Mathusalem aurait pu faire ses premiers pas. Je peux apercevoir les toilettes par l’entrebâillement d’une porte à demi ouverte - m’est avis qu’il vaut mieux prendre ses précautions avant de venir au parloir.
Je décide de m’installer confortablement dans mes pensées les plus moelleuses, afin de me calmer. Mon impatience chronique, que j’arrive d’habitude à reléguer sous le masque de tous les jours, en a marre de jouer les seconds couteaux dans ce scénario de l’attente, elle est en train de réclamer le rôle principal. Des tics nerveux agitent mes paupières et la commissure de mes lèvres tressaille sur les tempos des premiers. Je suis au bord de l’implosion quand un surveillant appelle le nom de Christophe.
Après une nouvelle attente qui me paraît interminable, mon garçon arrive enfin au bout de ce couloir flanqué sur un côté de distributeurs en panne. Pratiquement onze ans de prison, quatre d’isolement total, dont deux de cette terrible et dégradante mesure Hygiaphone, ont durci son regard d’enfant. L’émotion est à couper à la tronçonneuse. Après eux ans sans pouvoir l’embrasser, sans pouvoir le toucher, j’accouche à nouveau de lui.
*
- Allô ? Bonjour monsieur, pouvez vous me dire si le train de 10 heures pour Rouen partira à l’heure car je viens d’entendre aux infos de ce matin qu’il y avait une grève partielle ?
- un train sur deux, madame !
- Oui, j’ai bien compris, mais celui de 10 heures est-il maintenu ? Allô ? Allô ? Bip bip bip.
Eh merde, ce con a raccroché ! J’y vais quand même. Cyril doit m’attendre, il sais que je suis allée voir son frère il y a deux jours, lui qui ne l’a pas vu depuis quatre ans doit mourir d’impatience. Tant pis je prends le risque d’arriver en retard et de me voir refuser l’accès au parloir, il faut que je dépose mes nouvelles pleines de Christophe à ses pieds, il me faut partager ce regain de vie avec lui.
Depuis 8 heures ce matin, je suis dehors, j’enchaîne la vingtaine de stations de métro plus le changement à République afin d’arriver à l’heure à la gare de l’Est d’où doit partir mon train de 10 heures. Le parcours de combattant se perpétue avec ces timings aussi serrés qu’une paire de menottes, aussi inhumains qu’une cellule d’isolement. J’espère arriver dans les temps devant la prison Bonne-Nouvelle à 13 heures pétantes comme me l’a demandé le surveillant au téléphone.
Au bout d’une vingtaine de minutes d’attente dans un train qui ne se décide pas à partir, je finis par en descendre afin de suivre un passager pressé qui semble bien connaître cette partie de la gare. En effet, grâce au miracle de la téléphonie mobile, j’ai pu suivre malgré moi sa conversation téléphonique, ce dernier semble maîtriser le réseau ferroviaire et ses horaires à la perfection - je trottine derrière mon auxiliaire SNCF malgré lui, je grimpe dans un nouveau train qui démarre peu de temps après - ouf ! sauvée ! du moins je l’espère, je ne suis pas encore arrivée.
Merde ! J’ai encore oublié de prendre ma trithérapie ! Bah, ça ne peut être pire que ces infernales montées de stress liées aux parloirs !
Arrivée devant la prison située sur une artère principale, j’ai beau sonner à la porte, personne ne daigne ouvrir ou simplement me renseigner ; je me dispute avec quelques automobilistes que ma présence sur ce grand boulevard intrigue. Je suis hors de moi, des types me prennent pour une prostituée bien que je sois habillée de façon très classique. Je bous, j’enrage, je suis une Cocotte-Minute gavée de vapeur dont la soupape de sécurité reste définitivement coincée !
La porte finit par s’ouvrir sur d’autres familles qui viennent d’arriver. Je pénètre dans une petite salle d’attente exiguë, des bénévoles assurent la distribution de boissons chaudes, alors que, sur les chaises disposées autour de la pièce, des personnes aux épaules voûtées par le malheur, le chagrin et le fatalisme attendent leur tour de parloir - dans un coin de la salle, toujours ce même espace réservé aux enfants, un peu plus propre et vivant cette fois-ci.
Au bout d’une vingtaine de minutes, un surveillant appelle le nom de mon fils et, alors que je me dirige vers la porte d’accès aux parloirs, me demande de troquer mes escarpins contre d’immondes savates posées sur une étagère. A mon avis, celles-ci doivent dater du début du siècle dernier ! Comment peut-on proposer de tels nids à microbes, mycoses et autres verrues plantaires à des familles, dont certains, dont je fais partie, n’ont pas de défenses immunitaires ? Je finis par retrouver au fond de mon sac de voyage une paire de tongs oubliées à mon retour du parloir de l’avant-veille à Strasbourg.
Je m’effondre dans les bras de Cyril qui me couvre de baisers dans le cou tout en me serrant dans ses bras, j’étouffe mes sanglots contre sa poitrine, je suis nerveusement épuisée mais je n’en dirai rien, une fois de plus.
*
Il faisait un temps superbe en ce 27 mai 2001. Je revenais d’une brocante ou plutôt d’un vide-grenier se trouvant de l’autre côté du pont de Charenton.
Arrivée devant chez moi, je cherche mes clefs au fond de mon sac, sous un soleil aveuglant qui me fait cligner des yeux - j’ai le cœur chantant et mes pensées se baladent d’une légèreté à l’autre en ce jour de fête des Mères - pour une fois, je les laisse musarder hors de la prison.
Lyndia, ma fille, vient de m’appeler pour me souhaiter une bonne fête, Cyril, lui, doit dormir encore la tête pleine de joints C’est une belle journée.
A peine entrée chez moi, je me saisis de la télécommande pour animer l’écran de ma solitude sans mettre le son. Tout en vidant mon caddie de ses bricoles inutiles et colorées qui finiront probablement à la poubelle un jour de grand ménage, je jette de furtifs coups d’œil vers l’écran. Tout à coup, devant mes yeux éberlués, Christophe débarque dans mon salon accompagné d’un surveillant qu’il aide à grimper sur le toit de la prison de Fresnes dans un geste prévenant.
Il porte un gilet pare-balles qui déforme sa silhouette, il a un flingue à la main qui ne braque personne et pendouille au bout de son bras comme une extension naturelle - le paradoxe de la situation me fait douter de mon équilibre mental et mon reflet dans la glace me renvoie mon image décolorée par l’angoisse et la peur, je me rue sur le téléphone.
- Allô Lyndia ? Mets vite la « 2 » et dis-moi qui c’est bien ton frère qui est sur les toits de la prison de Fresnes !
- Quooooii ?!!!
- Dépêche-toi, STP, c’est chaud !
- Oui maman, c’est bien lui, je reconnais son survêtement bleu à bandes blanches et ses baskets Cougar.
Je loue en mon for intérieur ce sens aigu du descriptif vestimentaire faisant de ces jeunes rompus à la consommation d’exceptionnels témoins oculaires !
- Vite, les flics du RAID sont là !
- C’est quoi le RAID maman ?
-Saute dans un taxi rapplique, je t’explique, j’appelle le commissariat !
Je tombe sur une femme au bout du fil.
- Commissariat de Charenton, j’écoute ?
- Allô... Bonjour madame, je viens de voir mon fils à la télé, il est sur les toits de Fresnes dans le cadre de la tentative d’évasion qui s’y déroule, les policiers du RAID viennent d’arriver sur place. Je veux entrer en contact avec leur négociateur, je n’ai pas envie qu’on lui tire dessus !
Silence au bout de la ligne.
- Vous êtes sûre que c’est votre fils ?
- Oui, j’en suis sûre !
- Comment s’appelle-t-il ?
- Christophe Khider
- Quelle est sa date de naissance ?
- 28 mai 1971, Paris 13ème.
- Connaissez-vous son poids ?
- Oh, vous savez, ça fait très longtemps que je ne l’ai pas porté dans mes bras !!
- Avez reconnu quelqu’un dans l’hélicoptère ?
- Non, personne !
- Vous êtes sûre ?
- Absolument sûre, mais, pour être tout à fait sincère avec vous, si j’avais reconnu quelqu’un, je ne vous le dirais pas.
A ce moment, je suis sous le coup d’une pression énorme, qui me propulse au bout de moi et de mes limites, je me retiens pour ne pas hurler sur la fliquette qui n’a sans doute pas conscience de me faire perdre un temps précieux.
En cet instant précis, la peur de perdre mon enfant me submerge, je sais que la vie de Christophe est mise entre parenthèses, je refuse qu’elle devienne une rature, pire... une existence gommée.
*
Cyril court sur le terrain de sport en se dirigeant vers l’hélicoptère, il pense à cette mission humanitaire qu’il s’est fixée, il croit dur comme fer qu’il va sauver son frère de ce sida carcéral dont les dernières défenses humanitaires se sont effondrées - cette transplantation est celle de la dernière chance, il sait, quoi qu’en dise Christophe, qu’il est le seul donneur compatible, ce qui lui permet d’envisager avec optimisme cette greffe de liberté - il sait que son frère sera surpris de le voir participer à ce sauvetage, pour l’heure, il repense à la date de libération de Christophe prévue pour 2038, cette condamnation à mort à peine déguisée lui tord le ventre.
Dans le cockpit, chaque membre de l’équipe d’intervention a enfilé son masque - seule la chirurgienne enrôlée de force n’en porte pas, elle est concentrée à mort sur son objectif de vie, elle opère sa descente chirurgicale au plus près des champs opératoires pour procéder à l’hélitreuillage.
En bas personne. « Les cons, ils ne sont pas là ! » crie dans un bel ensemble l’équipe de Médecins sans barrière à l’arrière de l’appareil.
L’hélico reste un moment en vol stationnaire au dessus des minuscules cours, tandis que, dans le mirador, un jeune maton épaule et tire sur l’appareil qu’il a pris pour cible. De sa fenêtre, un vidéaste amateur filme toute la scène.
« Merde, les cons, ils nous tirent dessus ! » crie une nouvelle fois le chœur de Médecins sans ornière.
Cyril, qui avait cru Marylise Lebranchu et les médias quant à l’interdiction de tirer sur un hélicoptère, est choqué... Il ne s’attendait pas à celle-là, pas avec autant de mecs sous l’appareil ! Et pas de cette façon ! Il était persuadé qu’ils ne tiraient que lorsque son frère et Mounir se balanceraient au bout de l’échelle de montagne.
Il troque son fusil démilitarisé contre celui que lui tend un membre de l’équipe, puis il riposte sur le mirador blindé pour envelopper son frère et Mounir dans un écran de poussière qui s’épaissit à chaque nouveau tir dans le béton. La pilote hurle d’arrêter les tirs, elle n’arrive plus à se concentrer alors qu’une dizaine de tirs ont atteint l’hélicoptère. Un tir en particulier à atteint son objectif : il a traversé le réservoir de kérosène pour finir sa cours fatale à quelques centimètres du siège de la pilote. On a frôlé la catastrophe humanitaire, pense Cyril en son for intérieur. En bas, le jeune surveillant du mirador, blessé à la poitrine, s’effondre.
Sous l’appareil, 309 prisonniers ont été sortis malgré l’information reçue par la prison de cette tentative d’évasion. Ils ont été répartis dans les trois minuscules cours de promenade comme autant de petites squames vomies par le cancer carcéral pour une heure de chimiothérapie. Commence alors pour l’équipe de Médecins sans ornière la minutieuse opération.
Cyril, à plat ventre sur le plancher de l’hélico déroule l’échelle de montagne sous les patins de celui-ci, toujours en vol stationnaire au-dessus de la cour de promenade où se trouvent Christophe et Mounir. Dans un effort incroyable, il tente en vain et à plusieurs reprises de mettre entre les mains de son frère ce cordon ombilical qui doit le ramener du côté de la liberté, de l’amour et de la vie.
Malgré les efforts démesurés au milieu des tirs du surveillant, il se rend à l’évidence suivante : trop courte, l’échelle est trop courte ! Ca y est ! se dit-il en cet instant, voilà le triste et célèbre grain de sable venu du désert séculaire qui se met de la partie pour venir gripper l’ONG fraternelle. En effet, des filets anti-évasion interdisent à l’hélicoptère de descendre plus bas sous peine de se casher, empêchant l’échelle d’atteindre son objectif. Malgré les efforts incroyables de la pilote virtuose qui joue sa partition sans la moindre fausse note, au milieu d’un concert de tirs, force est de constater que le greffon n’a pas pris, Christophe et Mounir ne peuvent s’en saisir. Il se balance doucement sous l’hélico comme le flingue au bout du bras de Christophe dans le film du vidéaste amateur. La chirurgienne virtuose a beau faire tout son possible, sa dextérité, son talent et son immense courage ne changent rien à l’affaire.
En bas, les deux candidats à l’évasion commencent à se réveiller de cette soudaine anesthésie. Mounir, l’ami, le frère adopté de Christophe, propose de lui faire la courte échelle mains croisés paumes tournées vers le ciel, afin que celui-ci tente d’atteindre son donneur.
- Vas-y grimpe, attrape la corde et tire-toi, vite !
Christophe n’entend rien avec le bruit que fait l’hélicoptère, mais il a vu les mains croisées et lu sur les lèvres, il a vu le visage grave, plein d’amour, ainsi que l’honorable abnégation de sont frère d’adoption, il refuse.
- Hors de question, on part à deux ou rien. Je ne pars pas sans toi !
A ce moment, le destin les scelle à jamais dans une fraternité de larmes et de sang. Avec la pilote, ils sont les héros du jour, deux poilus perdus dans la mauvaise tranchée d’une guérilla urbaine. Pour l’heure, ils ne sont rien d’autre que deux hommes à abattre, deux évadés politiques, deux libérés de la peste carcérale.
A bord de l’hélicoptère, Cyril blessé à la jambe, saigne de son cœur, il est abasourdi par ce gâchis, par les tirs des surveillants et, plus que tout, par le rejet sans appel de cette greffe de liberté, ultime espoir de revoir son frère vivant.
« Jette le sac, vite, jette le sac ! » crie un de ses comparses qui, joignant le geste à la parole, colle entre les mains de Cyril abasourdi le lourd sac d’armes que ce dernier, dans un état second, avec des gestes mécaniques, jette hors de l’hélicoptère aux pieds de Christophe et Mounir, qui embarquent deux surveillants dans ce drame humain.
S’ensuivent alors dix-sept longues heures de négociations avec le psychologue du RAID. Lorsque l’escorte me ramène pour la seconde fois à la prison, je rencontre celui qui est le négociateur. Il porte le même prénom que mon garçon. Assis en face de lui, le procureur de la République.
- Bonjour madame, je m’appelle Christophe. Je suis le psychologue qui mène les négociations avec votre fils. Madame, votre fils est-il capable de tuer les otages ?
Je suis excédée par cette question dont la réponse m’apparaît comme une évidence.
- Cela ne m’a même pas traversé l’esprit, monsieur, Christophe est incapable de faire du mal à des personnes sans arme et surtout sans défense.
Il semble soulagé par ma réponse, comme si elle était une confirmation venant corroborer ses propres observations.
Le psychoflic n’insiste pas, il a eu le temps de se faire son propre jugement, après avoir parlé avec mon fils plusieurs heures durant.
- Bonjour madame, je suis le procureur de la République, si vous arrivez à raisonner votre fils, vous avez ma parole qu’il ira dans une prison de sont choix et que je n’oublierai pas qu’il ne s’est pas servi de l’émeute pour arriver à ses fins.
- Ne le tuez pas, s’il vous plait, c’est un gentil garçon !
A ce moment, mon cœur de maman est sur le point d’exploser alors que mon image extérieure s’est pétrifiée dans un simulacre de sang-froid.
- Je vais faire tout mon possible pour éviter cette issue, je vais vous le passer au téléphone en attendant.
- Allô... Christophe ?
- Bonne fête maman !
- Bon anniversaire, Christophe !
Tout cela me semble irréaliste.
- Ecoute mon garçon, il est encore temps de se rendre, ils préféreront sacrifier les deux surveillants plutôt que te laisser sortir avec ton copain, je te sais assez intelligent pour embrasser toute la situation, tu n’as fait aucun mal à ces deux surveillants, tu es gentil chronique, il faut que tu l’assumes, que tu les relâches et que tu te rendes.
- Maman, tu te rends pas compte de ce que sont ces trente-huit ans de réclusion, dépossédés de tout espoir, pour la mort d’un homme que je n’ai pas voulue. Quant à ma gentillesse chronique, elle m’a toujours desservi !
- Non, c’est elle qui a toujours fait la différence ! En plus, lui il est mort et toi, tu es vivant... Les gens ne retiendront que cela.
- Non ! Je suis mort aussi, et ça n’enlève rien à la douleur de sa famille, je ne peux accepter et me résoudre à mener jusqu’au bout cette peine d’élimination, comprends-moi maman.
- Ecoute Christophe, je te comprends... En plus, je veux que tu saches que, quel que soit ton choix, je t’aime plus que tout et te soutiens jusqu’au bout car je connais ta souffrance. Je t’embrasse de toutes mes forces, je t’aime, je te passe ta petite sœur.
Je m’entends dire toutes ces paroles comme si j’étais détachée de mon enveloppe corporelle, comme si je planais au-dessus de moi pour regarder ma peine et mon chagrin portés par un incroyable sang-froid emmitouflé dans l’amour de Christophe et la compréhension de son choix.
- Allô Christophe ? C’est pas juste, tout ça.
- Je sais, Lyndia, je sais, mais je n’ai pas d’autre solution, je n’arrive pas à encaisser ces trente-huit ans de prison, c’est trop dur !
- Je comprends Christophe. OK, t’as pris trente-huit ans de prison mais moi avec le VIH, j’ai pris perpétuité et je continue à vivre malgré tout, sans toi je n’y arriverai pas. Je t’aime.
Dix-sept heures durant, le psychoflic enfermera les maux de mon fils dans la prison de ses mots, le conduisant d’une voix compassionnelle mais ferme d’une cellule psychologique à une cellule tout court, lui conseillant d’essayer de survivre sur la pointe des pieds, sur la pointe du cœur au milieu des barbelés, des cris et des pleurs.
*
- Allô, madame, je suis le policier du RAID... Nous nous sommes vus ce matin. Votre fils va bien. Il s’est rendu. Il est à la prison de Bois-d’Arcy. Vous pouvez aller le visiter.
- Oh merci, merci de ne l’avoir pas tué, dis-je dans un réflexe commun à toutes les mamans du monde. Mais je ne peux pas aller le voir, car une personne qui tente de s’évader va directement au mitard sans passer par la case visite... Un parloir à l’issue d’une reddition, ça ne s’est jamais vu dans les annales pénitentiaires !
- Allez à la prison et dites-leur que c’est moi qui vous ai dit d’aller le voir.
- Attendez, monsieur, dans ma vie à moi, ça ne se passe pas du tout comme cela... Si je me pointe à la porte de la prison en disant que c’est mon copain du RAID qui m’envoie, ça va les faire moyennement rire... Non seulement je ne rentrerais pas, mais, en plus, ils vont me prendre pour une folle !
- OK ! Je vous rappelle dans cinq minutes !
Mon cerveau carbure à 1.000 à l’heure. Que va-t-il se passer maintenant ? Tout cela me semble irréel, j’avance dans un cauchemar qui malmène mon capital nerveux, ma résistance physique faisant exploser hors de l’étau qui enserre ma poitrine la charge émotionnelle accumulée ces dernières heures, en une multitude de larmes impossible à endiguer.
Christophe est vivant... Christophe est vivant, je me le répète à l’envie !
- Allô ! Madame Charles, Catherine ? C’est encore le policier du RAID, vous pouvez aller visiter votre fils, vous êtes attendue à la prison. Votre fils est vraiment quelqu’un de bien, je voudrais témoigner à son procès.
Il est sur le cul, comme toutes les personnes qui ont croisé la route de Christophe, quoi qu’en dise la justice, qui estime que le syndrome de Stockholm est bien plus contagieux que la grippe aviaire et apparemment beaucoup plus dangereux pour les poulets que pour les personnes ! Il faut que ce type qui me rappellera au lendemain de la reddition pour me demander si l’entrevue avec mon fils s’est bien déroulée lors de ce parloir plus qu’exceptionnel, vienne parler de la psychologie de Christophe, en tant qu’expert, lors du jugement de celui-ci. Lui qui a parlé dix-sept heures durant avec lui. Il ne faut pas que ce travail soit confié à des experts, type Outreau, inféodés au système, qui affirmeront dans un jargon ampoulé que mon garçon est un sociopathe irrécupérable à l’issue d’une entrevue de moins d’une heure, alors qu’il lutte pour sa vie. Quant à moi, j’estime que cette tentative d’évasion est un véritable acte politique, qui dénonce la longueur infinie des peines et les couloirs de la mort qui leur sont dévolus.
Je refuse de voir le dossier de mes fils, instruit complètement à charge, avec une extrême partialité par deux juges « Burgaud » consécutifs qui ont refusé d’auditionner des témoins demandés par les avocats, refusé les confrontations nécessaires à l’éclosion de la vérité, se faisant complices bienveillants du sabotage audiovisuel d’informations capitales, excluant de façon définitive le moindre espoir de voir cette affaire traitée avec honnêteté.
Celle-ci ira alimenter le développement durable de la prison issu du commerce équitable de la justice, qui fertilise les peines sans arroser, ni nourrir le terreau social - faisant que tous ces petits OGM de vie (organismes généralement malmenés) iront fleurir de leur sang les couloirs de la mort pour servir à moindre coût d’engrais à une implacable logique sécuritaire, dont la seule perspective est la rentabilisation.
Comment faire accepter à mon fils cette peine d’élimination qui n’a d’autre issue que sa mort programmée pour laquelle il doit se préparer dans un simulacre de vie et obéissance ? Comment lui faire admettre que nombre de dictateurs, responsables des pires crimes contre l’humanité, de génocides et autres tortures sont condamnés à des peines n’excédant pas vingt ans tous pays confondus ? Comment lui faire accepter que certains de nos ministres mis en examen construisent des prisons hautement sécuritaires en se gargarisant dans les médias du pouvoir de destruction psychologique de ces dernières ?
Comment lui expliquer cela, ainsi qu’à tous ces prisonniers et prisonnières qui se voient condamnés à des peines de trente ans et plus, avec comme seul horizon la télévision, l’oubli, les extractions, la folie et la mort ?
Ma fille, mes petites-filles, mes belles-filles et moi, ainsi que beaucoup d’autres familles, refusons catégoriquement d’être les dommages collatéraux non consentant de ce terrorisme sécuritaire !
Par Catherine - Publié dans : ECRITURE - Communauté : Fraternité a perpète
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Lundi 19 mars 2007

Voici un article du procés paru dans le journal "Le parisien"
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Le Parisien

Par Catherine - Publié dans : APPEL POUR CYRIL - Communauté : Fraternité a perpète
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Mardi 16 janvier 2007

Un mois et demi avant le procès d’assises de mes fils, lequel doit se tenir du 08 au 16 mars 2007 à la cour d’assises de Créteil, mon fils cadet Cyril est toujours à l’isolement à la prison de la santé, presque six ans plus tard.

Deux certificats médicaux ont été établis par des médecins de cet établissement, pour dénoncer le maintien arbitraire à l’isolement.

Quant à Christophe mon fils aîné, il s’est vu transférer deux fois en un mois, entre décembre dernier et ce mois de janvier 2007. Extrait de la centrale de Clairvaux où il se trouvait depuis de longs mois, après celles de Lannemezan, Perpignan, Grasse, Luynes, Lyon, Moulins, Strasbourg, Nanterre, Bois d’Arcy, Strasbourg de nouveau, après Fresnes, Fleury, la Santé etc…
Il vient finalement d’être placé à l’isolement de la prison de Bois d’Arcy depuis trois semaines…
Hier, 22 il a été de nouveau transféré de la prison de Bois d’Arcy à la centrale de Saint Maur, dans obscur quartier d’isolement à quelques 300km de la région parisienne.Je rappelle ici qu’avant ces deux derniers transferts, il était à la centrale de Clairvaux dans les conditions inhérentes au régime intérieur, il pouvait nous téléphoner chaque jour et avoir des parloirs presque à la demande.

L’administration pénitentiaire a une fois encore arguée de raisons fallacieuses, de préparation de tentative d’évasion pour justifier ce transfert, disant qu’il avait été trouvé des armes chez ma fille qui n’a jamais eu affaire à la justice, mieux, elle n’a jamais été convoquée dans le cadre de cette affaire supposée.

Elle est née séropositive il y a 25 ans, est enceinte et prête à accoucher et cette histoire lui a provoquée un stress incroyable, puisqu’elle s’est retrouvée dans l’obligation de déposer une plainte pour diffamation avec l’aide d’un avocat.Tout cela procède d’une volonté caractérisée de l’administration pénitentiaire d’empêcher mes fils de se défendre.

En piétinant ainsi les droits de la défense, elle démontre une fois encore sa toute puissance qui semble la placer au dessus des lois. Elle peut ainsi refuser dans l’indifférence générale, le droit le plus élémentaire pour mes enfants, celui de se défendre.Au bout de tant d’années de brimades et de violation des lois en tout genre, l’administration pénitentiaire montre la faiblesse de ses arguments de défense, le poids de ses mensonges, puisqu’en agissant de la sorte, elle met tout en œuvre pour que mes fils craquent avant le procès qui est prévu pour le 08 mars 2007 jusqu’au 16 mars 2007.

Ainsi ils ne pourraient pas raconter la vérité sur les failles du dossier d’instruction, en particulier les mensonges de certains agents de l’Ap, apparaissant très clairement dans les procès verbaux, mais aussi, les exactions commises dans l’enceinte concentrationnaire de leurs prisons, pour lesquelles, une action en justice est en cours, devant la cour Européenne des droits de l’homme.
Alors que Delphine Boesel, l’avocate de Christophe est censée le rencontrer au moins deux fois par semaine, dans le cadre des droits de la défense, l’administration pénitentiaire, sous le regard aveugle de la justice, continue de piétiner allègrement ces droits élémentaires, essayant par ces incroyables manœuvres, comme je le souligne plus avant de faire « péter les plombs » à mes enfants.

Ainsi, pourrait elle justifier en partie, le fait que des agents aient tiré sur l’hélicoptère, dans lequel se trouvait une innocente victime, la courageuse pilote.Je précise une fois encore, que les agents n’avaient absolument pas le droit de tirer, puisqu’une circulaire du ministère de la justice, envoyée quelques temps plus tôt à tous les chefs d’établissement pénitencier, le leur interdisait formellement.

De plus, malgré le fait que l’établissement de Fresnes ait été prévenu de l’arrivée de l’hélicoptère, l’administration pénitentiaire a quand même jugé utile, de faire sortir les 309 détenus sous l’appareil et dont certains ont pu voir, entendre et essuyer les ricochets des tirs des surveillants tout en suppliant qu’on les laisse rentrer à l’intérieur, mais les portes, sont restées définitivement closes .

C’EST DE CELA DONT NE VEUT PAS PARLER L’ADMINISTRATION PENITENTIAIRE, LORS D’UN JUGEMENT QUI SERA RENDU PUBLIQUEMENT.

Je pense que notre société ne peut accepter que l’on enfreigne ses règles et ses lois, et pour cela, elle se doit de donner l’exemple. Alors qu’elle se doit d’écarter pour un temps donné, toute personne contrevenant à ses règles, elle ne doit pas pour autant couvrir les actes de barbarie anti démocratiques d’une de ses institutions, même si celle ci est une force électorale puissante.

Je précise ici, que si des associations comme l’Acat, (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture) Ban public et l’Oip, n’étaient pas venues dénoncer, soutenir ou relayer l’information, lorsque Cyril mon fils cadet se faisait torturer, celui ci serait probablement mort aujourd’hui, après avoir été empoisonné, frappé, humilié et maintenu dans des conditions inacceptables pour une démocratie telle que la nôtre.

J’ajoute aussi que sans le groupe Mialet, Jean Jacques Prompsy en particulier, jamais je n’aurais pu accéder à ces tribunes pour prendre la parole devant des centaines de témoins.
En cette veille de présidentielle, personne ne semble s’émouvoir outre mesure de ce qui se passe au cœur de nos prisons, malgré les rapports accablants et les états généraux qui, pas une fois quant à eux, n’ont abordé la réalité des quartiers d’isolement ou simplement prononcé le nom.

Lors de nombreux colloques auxquels je participe, je passe mon temps à dénoncer cet état de fait, en particulier lors des deux derniers, dont un décembre où se trouvait une grosse majorité de chefs d’établissements pénitenciers, mais également, lors du dernier le 12 de ce mois de janvier 2007 où se trouvait monsieur Devédjian porte parole de monsieur Sarkosy qui n’a pas su répondre à mes questions.

Par Catherine - Publié dans : APPEL POUR CYRIL - Communauté : Fraternité a perpète
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Jeudi 19 octobre 2006

Cyril Khider : 5 ans de détention provisoire. Bientôt 4 ans à l’isolement. Une situation inacceptable que vient de prolonger le Garde des Sceaux le 4 octobre dernier.

L’ACAT-France, consternée par cette situation, a de nouveau écrit au Garde des Sceaux, jeudi 20 octobre pour lui demander de se conformer à ses déclarations récentes concernant le respect des droits fondamentaux des personnes détenues.

L’ACAT-France demande en urgence :

Le jugement sans délai de M. Khider, qui mettrait fin à la détention provisoire abusive dont il fait l’objet.

Le fin de la mesure d’isolement qui détruit la santé de ce détenu comme l’attestent plusieurs certificats médicaux que l’administration n’a pas pris en compte lors de la décision de prolongation, contrairement aux Règles européennes dont se prévaut la France.

Une lisibilité et une transparence plus grandes de son dossier.

Pour que ne pèse pas sur M. Khider les dysfonctionnements du système pénal français.


Lettre au Garde des Sceaux

C’est avec une certaine amertume que nous vous écrivons de nouveau au sujet de M. Cyril Khider, que notre association suit depuis plusieurs mois. Malgré l’indifférence et les réponses souvent sibyllines de vos services, nous tenons une fois encore à vous faire part de notre vive inquiétude concernant Cyril Khider et la façon dont il est traité actuellement.

Comme vous le savez, cette personne est en détention provisoire depuis plus de 5 ans, maintenu à l’isolement depuis plus de 3 ans et demi, et vous venez de décider de la prolongation de cette mesure pour 4 mois de plus. Nous souhaitons partager avec vous quelques réflexions.

§ La détention provisoire de Monsieur Khider

En décembre 2005, vous déclariez aux médias que la détention provisoire devait être « l’exception et non plus la règle », ajoutant : « il faut changer la culture qui est aujourd’hui une culture de détention provisoire ». Heureux de cette déclaration qui va dans le sens d’une meilleure justice, nous en avions pris bonne note. Mais aujourd’hui, nous nous interrogeons.

Comment expliquer que Monsieur Khider soit en détention provisoire depuis plus de 5 ans ? Une exception n’a-t-elle aucune limite temporelle ? Combien de temps faudra-t-il encore attendre pour qu’il soit jugé ? Dans quel état sera-t-il lors de ce procès, lui qui est maintenu dans un isolement total depuis presque 4 ans ?

§ Etat de santé, Règles pénitentiaires européennes et cohérence...

Claude d’Harcourt, directeur de l’administration pénitentiaire, s’est exprimé le 13 octobre 2006 au sujet des Règles pénitentiaires européennes. « Nous avons toutes les raisons de mettre ces règles au cœur de notre fonctionnement. Elles doivent devenir notre charte d’action ». Là encore, nous avons entendu ces propos avec une satisfaction toute particulière.

Ces nouvelles règles insistent, comme vous le savez, sur l’importance des certificats médicaux, et de facto, sur l’attention qui doit être portée à la santé physique, mentale et psychique des détenus, notamment en cas d’un placement à l’isolement ou d’une prolongation (règle 43).

Comment expliquer dès lors que, malgré l’existence de trois certificats médicaux faisant état de l’apparition de séquelles physiques et psychologiques lourdes liées à l’isolement de Monsieur Khider (7 juin, 8 août et 11 septembre 2006) et la demande d’assouplissement de ses conditions de détention faite par le corps médical, la décision de prolongation ait été prise, sans qu’il soit fait mention de ces certificats médicaux ?

Nous vous rappelons enfin le décret du 21 mars 2006 qui devait réformer en profondeur la mesure d’isolement, dans lequel on peut lire : « Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures, il est tenu compte de la personnalité du détenu, de sa dangerosité particulière et de son état de santé. ». Qui a tenu compte de ce dernier facteur pour Monsieur Khider ? Il n’apparaît nulle mention de ce critère dans votre décision.

Monsieur Ingrain nous répondait, dans son courrier daté du 7 septembre que « les visites des médecins ont lieu au minimum trois fois par semaine conformément à la réglementation et sont souvent plus fréquentes ». Mais cela n’a rien d’étonnant compte- tenu de la détresse psychique et mentale de Cyril Khider. Ce qui est étonnant, en revanche, c’est que votre décision ne fasse à aucun moment référence aux conséquences d’une telle mesure sur un être humain. Quoi que cette personne ait fait, elle a le droit d’être correctement traitée.

§ Cyril Khider et la surpopulation carcérale

La règle 4 prévoit que « le manque de ressources ne saurait justifier des conditions de détention violant les droits de l’homme ». Pourtant, on peut lire dans les motifs justifiant la prolongation de l’isolement de Cyril Khider : « votre maintien à l’isolement s’avère strictement nécessaire à la maison d’arrêt de Paris La Santé, établissement où la structure et la surpopulation carcérale actuelle ne permettent pas de garantir une surveillance suffisamment efficace en détention ordinaire... ». Nous considérons, au vu des certificats et des informations dont nous disposons, notamment de la part de certains parlementaires, que la mise à l’isolement abusive de M. Khider entraîne des risques très lourds pour sa santé et que le maintenir à l’isolement est une atteinte aux droits de l’homme.

Arguant de raisons matérielles, vous le maintenez à l’isolement et provoquez par là-même une violation de ses droits élémentaires. N’est-ce pas alors contradictoire de vouloir se conformer aux Règles pénitentiaires européennes et, dans le même temps, de faire peser sur une personne mise en examen l’échec de la politique pénale et la surpopulation carcérale que connaît notre pays ?

Outre les points précités, nous souhaiterions comprendre la réalité de certains motifs mis en avant pour prolonger cet isolement :

§ Comment expliquez-vous qu’il soit fait état de « menaces de mort [...] proférées à l’encontre de personnels pénitentiaires à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis » par Monsieur Khider alors qu’aucune procédure, ni disciplinaire, ni judiciaire n’a été engagée sur ces faits, qu’il n’a jamais été auditionné et n’a jamais pu se défendre contre de telles allégations ?

§ De même, il est fait mention d’ « informations récentes émanant du bureau du renseignement pénitentiaire faisant état de risques particuliers d’évasion ». Serait-il possible de disposer de ces éléments s’ils existent ? Par ailleurs, comment se fait-il là encore que Monsieur Khider n’ait fait l’objet d’aucune procédure concernant ces éléments ?

Fidèles à notre volonté de rester dans les limites du droit et d’œuvrer sans relâche pour le respect des droits de l’homme, nous terminerons cette lettre par une interrogation sur la règle 96 des Règles pénitentiaires européennes. Elle mentionne : « Un traitement particulier est requis pour les prévenus en attente de leur jugement ». Pour la France, qui applique ces règles, laisser un détenu presque 4 ans à l’isolement, lui refuser une détention normale, le pousser à bout physiquement, -dans le but de le pousser à la faute ?- est-ce donc là l’interprétation française du « traitement particulier » ?

En espérant que vous accorderez une attention toute particulière à cette lettre, que vous y apporterez une réponse circonstanciée, portant sur nos questions et non sur le dossier général.


ACAT -Action des chrétiens pour l’abolition de la torture Contact : Benoît Narbey -Tél. : 01 40 40 74 09 -benoit.narbey@acat.asso.fr 7 rue Georges Lardennois, 75019 Paris www.acat.asso.fr

Par Catherine - Publié dans : APPEL POUR CYRIL - Communauté : Fraternité a perpète
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Lundi 24 juillet 2006

Saint Maurice, le 24 juillet 2006

Madame, monsieur,

Suite à l’intervention dans les médias de certains de vos porte-parole, à propos de la prévention de la canicule chez les personnes les plus fragiles, je viens attirer votre attention sur la situation délétère que subit actuellement mon fils Cyril Khider à la prison de la Santé.

Lors d’une visite dans cet établissement, la sénatrice madame Alima Boumédiene Thiery a rencontré le médecin chef de cette maison d’arrêt qui lui a déclaré qu’il était expressément CONTRE le maintien de mon fils Cyril à l’isolement alors que ce dernier est malade.
Quant à la directrice, elle refusé de reprendre les motifs fallacieux et éhontés de ses précédents confrères pour justifier le maintien de mon fils dans cet isolement inhumain.

Je tiens à préciser que mon fils Cyril est présumé innocent puisque non jugé et que cet isolement contesté par les médecins de l’établissement est entrain de le tuer.
Mes conseils et moi avons déposé un recours contre cet isolement arbitraire et sommes prêts, avec l’aide de différentes associations, à aller devant la cour Européenne des droits de l’homme pour dénoncer ces actes de torture systématiques et constants ainsi que leur cohorte de traitements inhumains et dégradants qui leur sont assortis.

L’isolement de la prison de la santé présente un réel problème de mise en danger de la vie d’autrui puisqu’à cause des nombreux grillages et barreaux qui valent à la France des condamnations régulières par la cour Européenne, ni l’air ni la lumière du jour ne peuvent pénétrer dans la cellule ou dans les minuscules cours de promenades qui ressemblent à des clapiers à lapins dignes de Louis XI.
Ces tristes cages n’ont d’autre but que briser ou tuer les personnes qui y sont retenues.

Je rappelle que la canicule est un facteur hautement aggravant et que l’air se raréfie lorsque la température atteint des sommets comme c’est le cas actuellement.
Je précise que le vasistas censé apporter un peu de lumière ou de fraîcheur, se situe à environ 2,60 m du sol, s’ouvrant d’à peine quelques centimètres ne permettant pas de passer le poignet,
par son entrebâillement, qu’en outre il comporte deux couches de plexiglas, deux couches de barreaux ainsi que deux couches de grillage. Comment dans de telles conditions peut on espérer respecter les vies humaines ?
Je vous demande de bien vouloir prendre en compte les doléances de mon fils qui se meurt dans l’indifférence quasi générale.

Pascal Clément notre ministre de la justice conforte ainsi sa prise de position radicale et déterminée pour la peine de mort, position qu’il avait défendue bec et ongles en 1981 contre l’abolition de celle ci par monsieur François Mitterrand.
Force est de constater que monsieur Clément se place au dessus des lois en appliquant cette forme de torture démocratique conduisant à une mort programmée dans l’opacité concentrationnaire de nos prisons et des quartiers d’isolement qui leur sont dévolus.
Madame Alima Boumédiene Thiery a saisi la CNDS et Pascal Clément, dans le cadre de sa fonction de parlementaire, pour attirer leur attention sur l’urgence liée à cette inhumaine situation.

Je vous demande donc, de bien vouloir aller visiter la cellule d’isolement de la santé où se trouve mon enfant, afin de constater que ni l’air ni la lumière du jour ne peuvent pénétrer dans son enceinte ce qui constitue un traitement inhumain et dégradant ainsi qu’un acte de barbarie caractérisé

D’autre part, je vous demande de bien vouloir entrer en contact avec le médecin chef de la prison de la Santé, puisque ce dernier a pris le parti de s’opposer au maintien de mon fils malade à l’isolement, alors qu’il se meurt dans une boite grillagée et quasi hermétique qui n’a d’autre fonction que servir de cercueil...

D’ores et déjà je vous remercie de prendre en compte la réalité de cette situation hautement mortifère puisque le pronostic vital est engagé, ainsi que la notion d’urgence qui en découle.

Je vous prie d’agréer, madame, monsieur, l’expression de mes salutations distinguées.


Pour copie en direction :


De la CNDS
Monsieur Xavier Bertrand ministre de la santé
Cour Européenne des Droits de l’Homme à Strasbourg
Centre des Droits de l’Homme à Genève
Monsieur Delevoye médiateur de la république
Monsieur Pascal Clément ministre de la justice
ACAT France
Madame Dominique Voynet présidentiable (verts)
Madame Alima Boumédiene Thiery sénatrice (verts)

Par Catherine - Publié dans : APPEL POUR CYRIL - Communauté : Fraternité a perpète
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