Je suis d'une sensibilité épidermique. Je pressens les évènements. Je les ressens si fort au fond de moi qu'ils
s'inscrivent dans ma peau. Picotements, fourmillements et démangeaisons géantes. Ils me terrorisent parce que je ne les comprends pas. Mes nuits sont remplies d'ombres menaçantes, de planchers
qui craquent sous le poids des monstres. Je les sens là, tapis, prêts à bondir.
A l'école, je partage les jeux de mes copines, l'esprit habité de catastrophes naturelles ou pas. Sans crier « gare », elles peuvent m'amputer à tout moment, arracher à ma vie les personnes que
j'aime le plus au monde, dans un futur plus ou moins proche. Je ne marche pas non plus sur les lignes impaires que forment les dessins des trottoirs. Je ne prononce pas non plus certains mots, ma
mère pourrait mourir… Je fais ces rituels tous les jours, ma prière tous les soirs. Malgré mon nouveau « pyjama » chimique, mes peurs sont toujours là…
Nerfs en pelote… Tricot médical... Dix failles à l'envers…Déraille à l'endroit… Chimiothérapie de l'enfance... Toxicomanie émergente...
Quand je rencontre la « secte » j'ai douze ans environ. La secte des hommes araignées. Ils sont plusieurs au milieu de ma solitude et de mes peurs, il y en a tout un nid. Ils n'ont pas de mains,
ils ont des araignées…Des araignées à cinq pattes cachées ici ou là, sous la table ou dans un coin. Elles grimpent, s'accrochent, furètent, se promènent sur ma nuque, mes cuisses, mon ventre ou
mon dos. Enormes, velues, venimeuses, inquiétantes. Je suis tétanisée j'ai peur des araignées. La p'tite bête qui monte…qui monte…qui monte...qui monte…
Ma mère ne sait rien de tout ça, mais ne me confie jamais à la garde des hommes insectes. Heureusement. ils me dévoreraient toute crue emprisonnée dans leur toile géante. A partir delà, je décide
de m'endurcir pour les repousser : un maître d'école, un psychiatre ou les copains de mon père.
Puisqu'il rêvait d'un garçon je vais en devenir un. Je veux qu'il me regarde…
Je défends les injustices. A l'école, dans la rue sur son chemin, partout. Je suis investie d'une mission. Souvent, je m'accuse à la place de mon frère et ma soeur quand ils font une connerie.
Mon père ne les frappe presque plus. Je suis la vedette de la fratrie. Je m'offre en martyr à sa ceinture dont je porte longtemps les stigmates. A chaque fin de mois lorsque nous rentrons avec
notre livret scolaire à faire signer, ma petite soeur, avant dernière de sa classe se cache dans les toilettes dans lesquelles elle se vide de ses peurs au dessus de la lunette. Je sens déjà les
coups de ceinture mordre ma peau lorsqu'à mon père, je tends mon livret scolaire. Il me frappe pour trois. Pour mon livret, celui de ma soeur et pour mon arrogance. Dans toutes les mentions de
mon livret à chaque matière, la même phrase en leitmotiv : élève intelligente, des possibilités mais dissipée et bavarde. N'apprend pas ses leçons, peut mieux faire… Je mens sur mes yeux au
beurre noir lorsqu'à l'école une maîtresse me pose des questions. Fraternelle béatification. Je m'approche du paradis…
Pierre Desgraupes… Pierre Dumayet…Pierre Lazareff… présentent le magazine « Cinq colonnes à la une ». A côté de mon père je regarde la télévision, quand il est là…Ca et le foot…Je n'y comprends
pas grand chose…Je veux juste qu'il m'aime et qu'il ne m'envoie pas au lit sans dessert parce que j'ai parlé pendant le journal télévisé.
Raté ! Ce soir je vais au lit sans dessert, pire, avant le fromage. J'ai été prise d'un fou rire. C'est mon frère Michel qui en imitant discrètement la gestuelle de mon père a provoqué mon
hilarité. Comme à son habitude, ma mère m'apporte une fois encore à manger caché dans les plis de son amour.
Partout autour de moi le bitume se déchire...cauchemar affreux…Séisme apocalyptique... Bouches carnivores, grimaçantes et tordues…Elles veulent m'avaler… Rictus sans fond juste à mes pieds…. La
terre se fend, se referme, se refend... tout bouge... Au bord de la déchirure…sur l'autre lèvre… ma grand mère et ma soeur… Ma grand mère pleure… ma petite soeur hurle… Elle m'appelle…me supplie
de ne pas la laisser... La terre continue de trembler... Elle me tend la main pour que je l'attrape… Elle a peur… Moi aussi… Efforts…contorsions sans limite... Je n'y arrive pas… Elle non plus...
Je lui crie de ne pas s'inquiéter... On se retrouvera après… Ca va forcément s'arrêter… Au fond de moi je sais que c'est fini…C'est alors qu'elle disparaît là bas… tout là bas… au bout de mon
cauchemar... Je suis en miettes... Anéantie... Le reste de ma famille est sur la même portion de terre que moi…Je ne les vois pas…Je les sais là, à mes côtés.
Ma mère se réveille j'ai trop crié, trop pleuré aussi. Elle vient me secouer doucement. Je suis en nage. Je lui raconte. Elle tente de me rassurer, me caresse les cheveux. « Ce n'est rien, tu as
fais un mauvais rêve. Calme toi tu vas te rendormir ». Elle m'essuie le front y dépose un baiser et va se recoucher. La terre s'est arrêtée de trembler. C'est l'année de mes treize ans.
Tu crois qu'on sera comment en l'an 2000 ? Me demande Catherine.
Quelques jours plus tard ma grand mère meurt. Je suis effondrée. Mon rêve vient me hanter, il ne me quittera plus. Je le garde imprimé dans ma mémoire, d'où il ressurgira à l'infini au milieu de
mes peurs.
Interdiction de sortir depuis toujours. La révolte gronde. Ce soir c'est la grande évasion. Je veux voir ce « dehors » que mon père m'interdit. Ma petite soeur me supplie de ne pas le faire. Papa
va me tuer. A ma place dans le lit j'ai mis un polochon et le col de fourrure d'un manteau. Elle pleure, terrorisée. Ses dents s'entrechoquent. Elle me tire par le bras. « Non ! S'il te plait n'y
vas pas ». Je lui réponds de ne pas s'en faire, de ne pas s'inquiéter. Dans ma tête commence une nouvelle aventure dont je suis l'héroïne.
Doucement, je glisse le long de la gouttière. J'ai le coeur léger il n'a rien emporté. Tout est resté là haut dans la chambre. Je marche droit devant moi, l'air de la nuit envahit. Je ne respire
plus à mi bronches comme à la maison, je respire à plein poumons. Je suis invincible. Au bout de ma rue, je tourne à gauche dans la rue Régnault. Je n'ai pas fait trois cent mètres environ qu'un
car de police s'arrête à ma hauteur. Contrôle ! Je me suis maquillée comme une voiture volée pour me vieillir de quelques années. C'est la première fois. Je leur sors ma carte de transport tarif
réduit à 30%. J'ai 14 ans la majorité est à 21.
Ils décident de me ramener chez moi… Citrouille ou carrosse ?
Dring…Police ouvrez !… Bruits familiers...La maison bout quand je dis que c'est moi. Visite éclair de mon père dans ma chambre, polochon démasqué. La porte s'ouvre à la volée. Mon père est
furibond, il écume. Cavalcade dans les escaliers je cours me réfugier dans les étages…Il me rattrape, me redescend par les cheveux. Les flics sont interdits. Ils l'exhortent à se calmer. Il leur
répond que je suis SA fille, il m'élève comme il veut, fallait pas me ramener.
M'en fout…Même pas mal...
Bien que ma peur de lui soit volatile, je suis en transe...Dans ma tête, cette scène je l'ai déjà vécue...Il me rentre dans l'appartement après avoir claqué la porte...Il hurle...Me dit qu'il va
chercher une planche, me casser les bras et les jambes, m'ôter l'envie de recommencer… Il m'a jeté sur mon lit où je gis essoufflée…Il revient… le visage déformé par la colère. Pas tant parce que
Je suis sortie. Non. Mais parce que je l'ai défié...Au dessus de moi, il me somme de baisser les yeux…Je refuse…je les garde plantés dans les siens…Je ne supplie pas…Sainte douleur priez pour
moi, il ne sait pas ce qu'il fait…Il lève sa planche de bois au dessus de ma tête et l'abat...ma mère s'est jetée entre lui et moi.
Partout du sang… Sur le lit… sur mes mains… dans ses yeux... Je suis horrifiée…Tout le monde hurle… On ne s'entend plus pleurer… Je suis hors de moi... Je frappe mon père à coups de pieds tout en
lui souhaitant l'enfer ou la prison. Je ne le sais pas encore… C'est un seul et même endroit.
Prédicateur fou, interloqué par ma rébellion. Il promet à ma mère des jours à venir les plus noirs de son existence. Puisque c'est comme ça, elle n'a qu'à se débrouiller avec moi.
Cette nuit je sais que toute la famille m'aime. A travers ses suppliques et ses larmes elle me l'a dit, elle me l'a prouvé aussi. Là bas, derrière mes nuages, le paradis se rapproche.
Petite revue de stress : 32 points de suture pour ma mère, traumatisme et yeux rougis pour mon frère et ma soeur, une plaque de cheveux en moins, le coeur en miettes et quelques ecchymoses en
plus pour moi.
Quelques jours plus tard, je surprends une conversation entre mes parents. Il est question de séparation et de moi. « J'en peux plus de ta violence envers les gosses…sous ses airs de risque
tout…Tu vois bien qu'elle est perdue dans ses rêves. Elle ne cédera pas…Tu vas finir par la tuer…Que tu partes. ...Maintenant… ».
J'ai tout entendu. Je me sens responsable de la séparation, coupable de leurs disputes, de n'être pas sage, je ne mérite pas de vivre. Dans leur vie je ne suis qu'un point d'interrogation. Pire !
Une note de brouillon…
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