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Vendredi 16 mai 2008

Mon père m'a emmené voir un juge pour enfants. Il m'a parlé de son départ, Je n'ai pas demandé pardon, il ne m'a pas dit qu'il m'aimait. Il a dit que j'étais comme lui...Je ne sais pas ce que ça veut dire. Il m'a demandé ce que je voulais faire plus tard. Vétérinaire j'ai répondu. Je pouvais pas lui dire que je voulais travailler comme sainte. Tu ne parles pas de la vie des saints à Lucifer. Pas à lui...

Le juge des enfants a désigné une éducatrice qui me suit à la trace à peine mon père est il dans l'avion. Elle me trouve du boulot ça ne dure pas très longtemps, le frère de mon patron n'arrête pas de me draguer ou plutôt il essaye de m'acheter à l'esbroufe. Coincée comme un doigt dans une porte je fuis tout ce qui s'adresse à ma féminité. Les hommes araignée ont laissé en moi le venin de leurs terribles « morpiqures ».

Je rêve de voyages et d'ailleurs. Je veux me faire émanciper de repousser mes frontières.

Je m'inscris pour partir en Australie j'ai presque 17 ans. J'ai répondu à une petite annonce parue dans un journal. Mon éducatrice me déconseille d'y aller. Elle m'explique que j'aurais des problèmes, que c'est un pays neuf, qu'il n'y a presque pas de femmes. Indépendante, intelligente, jolie comme je suis, j'aurais forcément des ennuis. Je finis par capituler devant ses arguments massue. Exit mes rêves d'Australie et de contrées inconnues...

Quelques temps plus tard, je recontre un homme de trois ans mon aîné avec lequel nous faisons Christophe et Cyril mes deux garçons.

Je suis fortement déçue par la vie étriquée qu'il me propose. J'ai tellement besoin d'horizon. Les images projetées en interne par mon univers affectif ne collent pas au présent. Nous nous battons tout le temps. Je ne gère ni mon émotionnel « Strombolique » ni mes turbulences affectives. Je suis enfermée dans mes colères de petite fille immature et lui dans son passé ce qui le rend violent. La lave inféconde de nos volcans fumeux a stérilisé le désir amoureux. En le choisissant, c'est mon père que j'ai redessiné. De fausses joies en vrais feux de détresse notre couple agonise sur un bûcher que l'on rallume à chaque fois. En vain.

J'ai 17 ans et demi lorsque j'accouche de Christophe mon fils aîné. Je n'ai toujours rien compris à la vie. Je pleure quand je l'entends éternuer, incapable de croire que c'est moi qui l'ai fait. Mon ménage bat déjà de l'aile. Je rêve de grands espaces, il veut me les couper et m'enfermer. A défaut d'Australie, je décide de partir rejoindre mon père en Guadeloupe. Il travaille à l'économat de l'hôpital de Basse-terre. Christophe a sept mois et malgré les dénégations de ma mère, je l'embarque avec moi.

Dés ma descente d'avion, je suis déçue. Laminée. Plantée face à mon père, à moins de trois mètres de lui, il ne me reconnaît pas. Trois ans nous séparent. J'ai à peine changé. Je lui fais de grands signes, il ne me voit toujours pas. Il cherche une fille plus grande, plus mate, plus belle, me dit en interne mon for intérieur alarmé par ma déconfiture. Je suis effondrée, triste et en colère. Une fontaine d'hiver se met à couler à l'intérieur de moi et malgré la chaleur écrasante, une sueur froide enveloppe tout mon corps. L'odeur violente des fleurs martèle mes tempes et au milieu de leurs effluves, je me sens racornie et gluante.

Tout au long de ma vie, à chaque violente émotion la fontaine se mettra à couler .

Je me venge en fumant devant mon père. Des « Benson and Hedges » achetées en détaxe à bord de l'avion. C'est à lui que je les destinais. Je le provoque sans arrêt à la limite de l'arrogance. A défaut de me voir, même en coin, je sais qu'il me regarde...

Un mois environ après mon arrivée je me dispute avec lui. Très fort. Trop fort. Irréversible. Il est environ 22 heures lorsque je quitte sa jolie maison de Capesterre. J'ai Christophe sur un bras, ma valise au bout de l'autre. Il fait très noir. La nuit a le coeur qui bat fort. Au milieu d'un concert de bruits inquiétants, je me poste sur la route. Pas de réverbère. La lune me soutient tandis qu'en moi, la fontaine d'hiver continue de couler. La femme de mon père me rejoint, elle tente de me retenir. J'entends mon père lui crier que ça ne sert à rien, je suis comme lui, je ne reviendrais pas. Je crois comprendre qu'il parle de nos caractères fiers et entiers qui sont aussi vaniteux. Une bouffée d'orgueil m'envahit, détrônant sans sommation mon indigente colère.

Sous la lune, pouce levé, j'attends une hypothétique voiture qui ne vient pas. Cette nuit ne m'accorde pas un regard. Partout autour de moi bruissements, feulements, craquements sinistres me tordent les tripes. Je tiens Christophe serré contre moi et lui chante mon blues d'une voix chevrotante. Pas trop fort cependant, je ne veux pas attirer les monstres tapis dans l'ombre des bananiers. Tandis que je me demande comment le sauver en cas d'attaque, il babille. Il ne semble outre mesure affecté par la situation.

Je veux aller à Pointe à Pitre chez une tante. Celle que mon père m'a présenté récemment. Ce n'est pas une vraie tante, il doit coucher avec, comme avec beaucoup d'autres... Du moins c'est ce que j'ai cru comprendre de leur relation, je ne suis pas une spécialiste, mais je comprends le créole... Une jeune femme nous prend à bord de son véhicule, au bout d'une vingtaine de minutes de ce qui me paraît être une éternité. Elle dit que ce que je fais est très dangereux. Elle me demande si je veux bien m'arrêter quelques instants chez elle. Après avoir attendu qu'elle se change, nous reprenons la route. Un peu plus tard, elle nous dépose Christophe et moi chez la tante en question, au milieu d'un sordide bidonville.

Un peu plus tard ma tante m'explique que comme la plupart des habitants de cet endroit, elle est obligée de préparer des gamelles pour les rats sinon ils deviennent agressifs. La petite voisine a perdu une phalange à cause d'une vilaine morsure. Je suis tétanisée par la peur. Je coince ma valise devant la porte du réduit qui me sert de chambre et garde Christophe couché sur mon ventre, tout en scrutant l'obscurité. Je passe deux nuits parmi les plus affreuses de ma courte vie. Le surlendemain, ma mère m'envoie en express nos billets de retour. Dans l'avion qui me ramène en métropole, je me dis que je n'ai tenu qu'un mois avant de tourner les talons sur mon premier papa. Toute ma vie je le chercherais derrière chaque homme de ma vie.

Des mois plus tard, mes rêves d'aventures trônent dans la vitrine de mes souvenirs, tandis que je m'étiole dans l'arrière boutique familiale entre bagarres et amertume. Seul Christophe qui est un clown m'arrache des fous rires et m'aide à m'ancrer dans la vie.

Je suis enceinte de Cyril mon second fils. La vie m'explose soudain au visage comme une grenade dégoupillée. Catherine ma petite soeur, de un an ma cadette, meurt dans la nuit du 13 au 14 mars 1973. Dans des circonstances horribles. Nous nous sommes disputées et battues pour la première fois, quinze jours plus tôt. Un truc de mômes ! J'apprends sa mort le jour où je lui donne rendez vous chez notre mère pour me réconcilier avec elle. C'est en larmes que ma mère ouvre la porte flanquée de Gérald mon neveu âgé de cinq ans à peine. « Tata est morte » se met il à crier. Sur mes trois soeurs je sais immédiatement de laquelle il s'agit. Je me mets à vomir. Ma mère se montre forte, bien que tout comme moi elle soit assommée de douleur. Comment supporter de perdre un enfant ? Elle me dit d'aller dormir dans notre ancienne chambre. Celle où nous dormions avant et dans laquelle elle me demandait chaque soir avant de s'endormir : « Tu crois qu'on sera comment en l'an 2000 » ?.

Yeux ouverts dans le noir je ne dors pas. J'entends un bruissement à côté de moi qui me fait tourner la tête. Là, debout à côté de moi, ma petite soeur. Je suis pétrifiée de peur, mais contente. Je lui souris, elle s'assoit sur mon lit, je le sens s'enfoncer sous son poids. Elle a ce joli pantalon en velours lisse qu'elle aime porter parfois. Sa tête est entourée de curieux bandages. Ca fait une semaine que je ne l'ai pas vue. J'essaie de la toucher, je ne saisis que le vide. Je n'arrive pas à prononcer un mot ils sont coincés dans ma gorge. Ils refusent obstinément de sortir malgré mes efforts pour articuler une phrase. Mon clapet est coincé. Tout à coup, elle si pudique, écarte les pans de son chemisier et me montre sa poitrine. Elle est complètement mutilée, c'est horrible. « Regarde t'as vu ce qu'ils m'ont fait à la morgue ? ». Personne de la famille ne s'y est encore rendu. Je me mets à hurler de douleur et de terreur. La mort me regarde dans les yeux et je ne peux soutenir son regard. Ma mère débarque dans la chambre je lui raconte ce qui vient de se passer, une fois encore elle me dit que c'est un mauvais rêve, elle me conseille d'aller chercher Christophe dans son lit pour qu'il dorme avec moi, elle est à bout.

Le lendemain, lorsque nous nous rendons à la morgue, ma petite soeur gît sur une table entourée de draps blancs. Bouche entr'ouverte, yeux mis clos, des bandes entourent son crâne. Ma mère est livide, elle pose sur moi un regard interrogateur. Quant à moi je ne peux la toucher, je m'en sens incapable. Un sac de vêtements que l'on tend à ma mère. A l'intérieur, son pantalon de velours et le chemisier qu'elle portait la veille lorsqu'elle est venue me voir...

Boite de somnifères avalée...Sirène...Pompiers ...lavage d'estomac...Merde ! Je suis sauvée...

Un bandeau de douleur serré comme un étau me ceint le crâne. Je veux fermer mes paupières mais j'ai peur de rêver ce que mon conscient ne me dit pas. Je me sens responsable de sa mort jusque dans mes cellules. Le paradis s'est définitivement refermé devant moi. Je n'y ai plus droit
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Par Catherine - Publié dans : ECRITURE - Communauté : Oeil alarme ou larme à l'oeil
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