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Vendredi 16 mai 2008
Durant les années qui suivent la disparition de ma petite soeur, pas une fois, je n'ose imaginer arriver à ce nouveau millénaire, je n'y pense même pas, c'est une abstraction. Le sentiment de culpabilité qui m'étouffe est trop puissant. Je m'en veux de lui survivre malgré mes abus. Je survis en apnée dans la baignoire émotionnelle.

En 74, mon ménage a les deux ailes définitivement brisées, je me sépare du père de mes enfants avec lequel je me bats tous les jours lui qui m'empêche de voler. C'est alors que je rencontre celui qui, je crois, sera l'homme de ma vie, il s'appelle Roland il est beau comme un dieu.

Avec lui, je crois avoir découvert l'essence même de la vie, par le biais des drogues et des expériences extrêmes. Je brûle la chandelle par les deux bouts et par le milieu aussi. Je cours pieds nus dans la vie, jusqu'aux limites de mes possibles et de mes improbables. Acides, héroïne, cocaïne, opium sous toutes ses formes, speed, cachets et fumette. Je m'écorche les pieds jusqu'aux racines. Je voyage de l'Asie à la Colombie sans bouger au delà du Maroc, de la Hollande ou des Antilles. Je rêve d'ailleurs mais j'ai peur de la route, peur de l'inconnu si il n'est pas balisé, je suis devenue autiste, enfermée dans un monde que je consomme mais, plus que tout, qui me consume. Avec mon histoire d'Australie, mon éducatrice a distillée en moi une peur diffuse que je n'arrive pas à contrôler. Mes potes reviennent couverts de poux, du fin fond du Pérou, de la Colombie, de l'Afghanistan, de l'inde ou du Népal, les poches pleines de tickets d'embarquement pour les paradis perdus. Et comme tous les paumés de la terre, je m'y promène jusqu'à tomber.

Puis, nous décidons Roland et moi de partir aux Antilles fin Décembre 1977, je veux revoir ce père qui ne me regarde pas. Nous « décrochons » sans trop de mal de nos problèmes de came à coups d'herbe locale et de raggae et de rhum. Nous sommes jeunes et en pleine santé, du moins, nous aimons à le croire.

Lorsque nous rentrons au tout début du mois de mai, la force de nos habitudes nous submerge à nouveau, nous replongeons de plus belle. Tout s'enchaîne à une incroyable vitesse et, en quelques semaines, je ne suis plus que l'ombre de moi-même. Je n'en peux plus. Je suis trop mal, j'ai trop mal. La came que nous prenons est si pure et les quantités si énormes, qu'à la moindre pénurie, dans nos corps et nos têtes, c'est la Bérésina. Deux de nos amis viennent de mourir à 23 ans à peine.

Nous nous inscrivons dans le tout premier programme méthadone à l'hôpital Saint Anne qui partage, avec Fernand Vidal, la primeur de cette nouvelle expérience. Nous sommes en mai 78 je crois. Je ne me souviens plus très bien. Nous sommes admis en médecine ambulatoire dans le service du Professeur De Nicker. Mais, le dosage dégressif est trop mal géré et surtout trop rapide, nous shootons en parallèle lorsque cela devient trop dur et, peu à l'aise avec le mensonge, nous décidons, d'un commun accord, d'abandonner le programme.

J'ai envie d'autre chose et, surtout, d'une autre vie. J'ai envie de décrocher définitivement. Quelques semaines plus tard je décide d'aller à l'hôpital le plus proche de notre appartement de Levallois où nous venons d'emménager. Il se trouve que celui ci se trouve être Beaujon, mon destin est en marche mais, je ne le sais pas encore et n'en ai pas la moindre conscience. Roland lui refuse d'y aller. Je suis en crise, je hurle, je trépigne, je déchire nos photos je menace, je l'oblige jusqu'à la capitulation. Nous nous rendons à l'hôpital où moins d'une heure plus tard, nous sommes alités dans un sas de réanimation et embarqués pour une cure de sommeil profond.

Chacun dans notre lit, nous envoyons à l'autre de petits signes et des baisers du bout des doigts, en signe de réconciliation. Maintenant que la perf est branchée, j'ai l'impression de tomber dans un trou à toute vitesse, je peux sentir le trajet de chaque goutte de produit injecté dans mon corps en miettes. Elles éclatent dans ma tête comme des pétards et me font sursauter. Elles découpent mes pensées en un puzzle géant impossible à assembler. L'effort demandé est trop grand, le produit trop fort, et ma résistance aux limites de ses possibles. Ma vue et ma vie se brouillent .Dans le trou, la vitesse s'accélère, mais pour autant, je n'en vois pas le fond. Le vide vertigineux m'aspire jusqu'à la moelle. Je réussis à articuler quelques mots en direction de Roland sur mon ressenti, il me répond d'une voix pratiquement inaudible que ça lui fait le même effet. Dans le brouillard, j'aperçois le tuyau de ma perfusion planté dans ma chair, comme si ma veine, devenue plastique, sortait de mon corps pour courir sur mon bras. Nous nous quittons, sur le seuil du néant. Je m'endors sans savoir que tout au fond du trou c'est l'enfer.

Huit jours de sommeil sans boire ni manger, m'ont anéantie. Je me réveille dans un état second, envahie par les nausées et les hallucinations. Bien que l'on vienne de me les retirer je peux encore sentir la sonde plantée dans mes tripes et celle qui me vrille la vessie, de leur douloureuse empreinte elles ont marqué ma mémoire. J'essaie une nouvelle fois d'assembler des morceaux de mon avant entre les bips du monitoring branché sur mon coeur. Les hallucinations durant lesquelles je crois voir mes enfants, ma mère des seringues pleine de came et un ami pendu. Je veux voir mes enfants interdits d'entrer, décrocher mon ami, attraper les seringues qu'un autre ami m'a envoyé. A chaque tentative pour me lever je tombe comme un tas de chiffons au pied de mon lit. Je suis sans force et sans ressource tandis que sonne une alarme dans mon brouillard. Je peux sentir dans le bas de mes reins, à droite, tout en haut de la fesse, les piqûres de Droleptan qui repoussent la marée hallucinatoire. Masque mortuaire au sourire ensanglanté sur le beau visage de Roland dont la lourde chevelure s'étale sur la table d'autopsie. Alors que je le somme de se lever, il ne me répond pas. Je ne peux me résoudre le toucher je sais qu'il a froid. Figé et ailleurs déjà, il est de marbre. Il m'a abandonné et je n'en reviens pas...

Enterré dans mon coeur, je lui ai trouvé une place dans l'urne familiale, à côté de ma petite soeur. Nous sommes le 28 juillet 1978. J'ai alors 25 ans, je suis enceinte de six mois. Les médecins qui s'occupent de moi, à l'époque, m'expliquent que cette cure, au cours de laquelle Roland a perdu la vie, risque d'avoir une incidence délétère sur le bébé. Les médecins me poussent à avorter, alors que la mère de Roland me supplie de garder ce petit bout de son fils. La mort dans l'âme, je me résous à accepter l'avortement thérapeutique conseillé.

A partir de cet instant, ma vie devient un flirt poussé avec la mort. Je la caresse, l'excite, la titille et m'over dose dans ses bras. Pompiers, oxygène, tuyaux dans le nez, dans la gorge qui respirent à ma place. Arrêt cardiaque, coma, dépression pulmonaire, réanimation. Elle ne veut pas de moi. Je crois ainsi la dominer parce que je la provoque. Parfois, dans un sursaut de lucidité, je tente de me faire aider par des psychiatres qui n'ont pour toute réponse qu'anxiolytiques et somnifères. Mais, je n'ai pas besoin de leurs cachets je les avale déjà par poignées...Il y a aussi les autres celles et ceux qui veulent mon bien, celles et ceux qui pavent l'enfer de leurs bonnes intentions. Elles et ils me posent des questions d'un ton contrit ou consterné. Pourquoi la mort de Roland ne me fait pas cesser la drogue ? Pourquoi ceci ou cela ? Incapables de comprendre que ma douleur a besoin d'être anesthésiée.

Je rentre à nouveau à l'hôpital Marmottan où mon toubib me propose une post cure. Fin 78, je pars donc à La «Gentillade » à côté de Cahors. Tout se passe relativement bien jusqu'au jour ou le copain de Cathy une amie rencontrée sur le site, se met à critiquer la gestion du lieu, après avoir fouillé dans les papiers de la directrice semble t'il. Comme je ne veux pas que l'on vire mon amie avec son mec, je prends sa défense. Elle n'est responsable de rien. J'ai beau argumenter qu'elle était avec moi en ville, sous la houlette de Joseph un encadrant de la structure. Rien n'y fait elle est responsable d'être la copine d'un fouineur. La directrice me dit, puisque je ne suis pas contente, de me casser aussi. Retour à la case départ...

A mon retour j'atterris à Belleville où je traîne plusieurs mois avec Cathy. Je suis incapable de revoir nos anciens amis à Roland et moi. En les zappant et en shootant comme une folle je crois pouvoir oublier le drame de nos vies détruites. Je me sens coupable. Il y a quelques mois, juste après sa mort, j'ai quitté l'appartement que nous venions de prendre où j'ai laissé, posé sur une étagère, le dernier bouquet de fleurs qu'il m'avait offert avant sa mort. Il venait de les cueillir dans un jardin en bas. Je ne veux pas de ces fleurs au souvenir amoureux déshydraté. Je t'aime, un peu, beaucoup, à la folie, par à coups...Desséchée.

Je suis en manque...La violence des douleurs, l'âpreté des odeurs me fait gerber comme un porc. J'ai les tripes farcies d'acide et des coulées d'humeurs dégoulinent de tout mon corps.

Mes veines sont glacées comme une concession de cimetière, je suis malade comme une chienne qu'on emmène à la fourrière...

Recroquevillée, en position foetale, je tente de me réchauffer dans ce corps douloureux qui avorte de mes excès. Sylvia a embarqué mes derniers billets, il y a des heures maintenant, il est trois heures du matin, je sais que je viens de me faire farcir comme une dinde en cette veille de nouvelle année, aussi opiacée que les précédentes...

Dans mon cerveau enfiévré, mes circuits déprimés cherchent une solution, j'habite à Chinatown, en plein treizième arrondissement, mais, je sais que « Trang » n'est pas là et que ses compatriotes dealers, sans thune, sont un casse tête chinois... Je n'ai pas assez de force vive pour faire face à ces mecs, aux masques de poupée de cire, qui disent « non » avec un sourire quand pour la came, y'a pas de pognon...

Rien de céleste dans mon empire en l'état présent, je le troquerais quand même volontiers contre un petit gramme de rêve frelaté. Au lieu de cela, il s'effondre sur mes dernières illusions opiacées. . Je vais crever. Je sens déjà le sapin de noël fabriqué de milliers d'aiguilles, et le saule pour pleurer...

Je me remets à trembler comme une feuille, alors que les rouages de mon cerveau brûlant se mettent à scander un nom, sur le tempo des frissons. Ils m'agitent et me parcourent en me faisant claquer des dents: Chris... tian... Chris... tian...Chris...tian...Chris...tian.

La petite lanterne rouge de l'espoir se met à scintiller sur mes circuits rouillés, le visage du dealer m'apparaît entre deux spasmes. A cet instant mes neurones se remettent à fonctionner à plein régime...

J'ai laissé tellement d'oseille à ce mec à une certaine époque, qu'il a du pouvoir s'acheter un labo pour la fabrication de sa poudre blanche, j'argumente en mon manque intérieur.

Une montée de bile, me submerge à nouveau avant que j'atteigne le téléphone. Elle me laisse là, ko, haletante, essoufflée, désarticulée, en kit. En prime, la fontaine d'hiver s'est remise à couler à l'intérieur de moi. Plus elle coule plus je me vide, plus je me vide plus je m'écroule.

J'ai mal à mes os et je voudrais scier mes jambes aux impatiences démesurées. Je suis couverte de sueur alors que je continue à trembler. Tandis que le manque assassin plonge dans mes reins une tige de feu, entre sanglots et hoquets, je promets au diable et à Dieu que je ne recommencerais pas s'ils m'épargnent ce soir. Promis, juré, craché, ce sera la dernière fois.

Je respire un grand coup, il ne faut surtout pas que Christian, s'il me répond, sente que je suis malade, sinon il me fera galérer du haut de son petit pouvoir de merde, il me trouve trop fière m'a t'il déjà dit.

Je range mon orgueil dans le coffre fort du désespoir, je le ferme à double tour, tandis que je compose son numéro sur mon clavier de téléphone.

Cinq minutes plus tard, au bout d'un nombre incalculable de sonneries, j'entends mon « héro » articuler un « allo » excédé au bout du fil.

« Allo ! Christian » ? Fais je d'un ton faussement enjoué.

« Peux tu passer me voir » ? Ca fait deux mois que je ne l'ai pas vu, en dehors d'une soirée organisée chez une amie, il y a une petite quinzaine de jours.

Il n'a pas l'air d'être décontenancé par mon appel, je sais que c'est un noctambule...

« Dans une heure ça te va ? »

« Ouais super, à tout' ».

Je me remets en position foetale me demandant ce que je vais bien pouvoir lui raconter et qu'il entendra pour la millionième fois de sa vie de quelqu'un qui ne peut le payer. « Fais moi crédit jusqu'à demain» ?

Je m'endors un court instant d'un faux sommeil, peuplé de seringues, de dealers, de poudre et de flics.

A force de mouvements désordonnés et incontrôlables, je finis en bas de mon lit. De peu, j'ai manqué ma bassine à angoisses où stagne mon vomi vert fluo.

Dring...Je déplie ma carcasse agonisante et me rends à la porte après une dernière salve de gerbe à côté de mon lit. J'arrange mes cheveux devant le miroir de l'entrée, j'ai le coeur qui semble vouloir sortir de ma poitrine tellement il bat fort. Je suis la rescapée d'un tsunami opioïde qui attend l'aide humanitaire depuis des jours...En vain.

« C'est moi Chris ».

J'ouvre la porte à l'espoir, il me paraît très mince quand je croise son regard dans l'entrée. La peur qu'il s'en aille me fait serrer mes sphincters, afin que ce qu'ils retiennent, ne se répande pas sur le palier à ses pieds. Je le mets de suite à l'aise, je n'ai pas la force de polémiquer.

« Je suis malade et j'ai donné mes dernières thunes tout à l'heure à une copine qui n'est jamais revenue. Il faut que tu m'avances un gramme au minimum et au maximum ce que tu veux » lui dis je d'un trait...

En s'approchant de moi pour me dire bonsoir, j'entends le bourdonnement de ses insipides paroles dont je ne saisis que trop bien le sens : « Je ne peux pas, j'ai trop besoin de thune, bla, bla,.bla »...A cet instant, JE SAIS qu'il ne peut repartir sans me donner la précieuse poudre.

Je pense au poignard posé sur ma table de nuit, j'ai envie de lui planter dans le cou pour qu'il connaisse ma souffrance et ma détresse. Des images affreuses inondent mon cerveau malade, mais, je suis sans force et à bout.

Je refuse ses dénégations, je prends les clés sur la porte que j'ai fermée à double tour et, une fois dans le salon, en hurlant, je menace de me jeter avec elles par la fenêtre, si il ne me donne pas, là tout d'suite, de sa putain d'came de merde.

Je sais qu'il déteste le scandale, si je me maudis en mon for intérieur, ma fontaine d'hiver noie déjà mes remords sous son torrent glacé.

Sans un mot, Christian sort le paquet miracle qui me fera revivre quelques heures durant. De mes mains fébriles j'ai déjà attrapé la cuiller, mais il me faut un temps fou pour coordonner mes mouvements. Christian m'aide à maintenir l'équilibre précaire du précieux mélange tout crachant des imprécations que je n'entends même pas, tandis que je cherche une veine pas trop sclérosée, vite, vite, sinon je vais mourir une nouvelle fois.

Christian se lève sur un « good trip et bonne année Catherine » d'une voix glacée venue d'outre tombe, du caveau de ses certitudes erronées. Je lui désigne du menton le trousseau de clés planqué sous un coussin.

Il s'en va sans un mot, les accrochant dans l'entrée après avoir ouvert la porte, comme un amant de longue date qui, à l'issue de l'ultime dispute, partirait sans se retourner. Il me laisse là, liquide, vide et prostrée, sur mon îlot désert et glacial, habité du spectre de mes nuits sans came, les intestins déchirés, devant le festin à venir de mes veines en débâcle...



Ame d'hiver habillée de déchets de lune

Grelottant au vent glacé de mes réveils

Rames échouées sur mes récits d'infortune

Morceau de banquise je dérive au soleil.

D'un désert blanc j'ai recouvert mes matins

Pour que l'amer se retire de mes yeux

Guetté le jour où un souffle divin

Changerait mes larmes en perles des cieux.

Sachet de brume, envol ou fardeau

Marée soudaine ou dérobade

Les larmes chaudes de l'héro

Coulent dans mes veines malades...


Par Catherine - Publié dans : ECRITURE - Communauté : Oeil alarme ou larme à l'oeil
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