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Vendredi 16 mai 2008
Pour la première fois de ma vie, en 1979, je suis incarcérée à la prison de Fleury Mérogis, j'ai alors 26 ans. Je suis dans un état second, choquée par cette juge qui nous a collé Cathy et moi en taule, pour quatre grammes de shit...

Je ne me souviens plus de mon arrivée à Fleury, seule l'odeur des douches sales, du savon, des cellules d'arrivantes sombres et angoissantes, de chiottes ouvert à tous les vents, d'yeux baissés ou détournés en d'intestinales solidarités, le bruit angoissant des clés qui claquent de serrure en serrure, envahissent ma mémoire. Tant de portes pour si peu de liberté.

Impossible de dormir malgré la fiole de médicaments. Mes insomnies ont la bouche pâteuse, les lèvres desséchées, elles sont peuplées de cris, de bruits, de coups dans les portes qui me renvoient à toutes mes douleurs. Des filles hurlent, appellent à l'aide, leur soif de vivre ou de mourir s'exprime par gorgées d'onomatopées. Mais, leurs voix éraillées par les nuits sans sommeil, viennent griffer en vain le temps mort et l'inertie de l'écho. Mes illusions rendent leur dernier soupir.

J'ai mal dans tout mon corps, je peux sentir mes nerfs et mes muscles bouger en moi, ils réclament leur pitance opiacée. J'ai l'impression que la peau arrachée par un savant dépeçage, on m'a placée là, pour m'observer souffrir. Oeilleton voyeuriste, sinistre judas, porte cyclope qui claque au nez de ma souffrance et de mes frustrations... Les jours s'étirent plats, identiques dans le sablier du temps, à la taille si serrée, que chaque seconde me semble être une éternité. Souverain il se pose comme une étole sans fin, déposée sur l'épaule de l'ennui, linéaire et sans mesure, jusqu'à l'éternité. De grains de sable en grains de sable, derrière ma porte le temps est effrangé.

Je bondis lorsqu'elle s'ouvre pour le courrier ou la promenade que je ne veux louper pour rien au monde. Mais invariablement, elle me ramène frustrée, de la chaise à mon lit, de mon lit à mes rêves et de mes rêves à l'avant, celui du dehors, avant la prison. Je n'ai rien d'autre à faire que combler ce vide immense qui m'habite, en jetant des petits bouts de rien dans mon néant. Ecriture et bla bla incessant. Pas de mobilisation personnelle pour mon écologie interne et son développement durable. Je ne sais pas même qu'ils existent. Je me sens juste dépossédée de moi, de ma personnalité, du lever au coucher, au sein d'une organisation immuable qui ne m'appartient pas.

A côté de moi Alexia, ma co cellulaire, sanglote tournée contre le mur. Ça fait maintenant plus de trois semaines qu'elle a ses règles. Les miennes se sont taries comme la majorité des femmes emprisonnées qui se dessèchent de l'intérieur. Comme si inconsciemment, être une mère ou une femme en prison, n'avait plus de sens. J'ai beau écrire avec elle, lettre sur lettre, personne ne s'inquiète de ses litres de sang déversés. Comme si l'éminence de leur tarissement était une évidence, dans cet endroit hors de la vie.

De temps à autre soeur Blandine entre rapidement dans la cellule pour donner les médicaments évasion. Ces milliers de petites scies, de grappins, d'hélicoptères, de tunnels creusés, écrasés dans une fiole que nous avalons avec avidité. Elle tapote la joue d'Alexia en lui disant que ce n'est rien, que ça va forcément passer. Je suis atterrée. La proximité m'est insupportable. Ses pleurs, les gargouillis de son ventre, ses hoquets, ses spasmes, ses gémissements, ses larmes et ma rage traversent en d'électriques diagonales, l'espace clos de mon cerveau. Je décide de passer à l'action. Je refuse cette misère triste et silencieuse, dans laquelle je ne me reconnais pas.

Lorsque le lendemain, la soeur entre dans la cellule distribuer les cachets, j'insiste pour qu'elle s'occupe concrètement d'Alexia. J'ai élevé le ton, je sais que ma voix porte. Elle recule, puis se dirige vers la porte, de biais, en crabe. C'est alors que je tente de la retenir par le bras, mais seul, son voile me reste dans la main découvrant ses cheveux courts. A ce moment, je me moque de tout, du prétoire, du mitard et de tout le reste. Je m'en fous !...Pour une fois, soeur Blandine ne dit rien. Dans un silence pesant, elle inscrit sur son cahier Alexia pour le toubib.

Je ne la sens pas très à l'aise, lorsqu'au détour d'un couloir, nous nous croisons à nouveau.

Dans la cour, concentrées en de petits groupes, des femmes. Jeunes pour la plupart. J'en connais de nombreuses. Je les ai croisées dans Paris, au détour d'un plan came...

Je discute et rigole avec elles, même si je me demande ce que je fous là, à regarder ma part d'ombre multipliée par plusieurs moi. Violentes, débiles, critiques ou énervantes je les porte toutes en moi. Je les suis je toutes à la fois. Comme un aimant elles m'attirent, puis me révulsent dés que je tourne mes pas, car je déteste de toutes mes forces, ce que leur miroir me renvoie de moi.

J'entre dans des joutes verbales où la violence est aux aguets, tapie au coin d'une phrase ou à l'angle d'un simple mot. Je me mesure, je juge, je jauge et je m'octroie, avec mon verbe agile, des mots censeurs, sournois et menaçants censés m'éviter la confrontation physique que je déteste tant. Misérable despote de mon petit état policier, je m'enferme dans mes prisons.

Cependant, je suis loin d'être prête à comprendre ou analyser ma vie et à déterminer ce dont je voudrais me débarrasser. Je n'ai même pas conscience de cette possibilité. Je n'en suis pas là encore. Pour cela il me faudrait me regarder en face et mieux encore, me faire aider. En tout état de cause, pour voir mes propres fesses, il me faudrait un miroir.

De retour dans ma cellule, j'installe un arc en ciel dans ma tête. Après avoir fait l'écrivain public pour celles qui ne peuvent ou ne savent pas rédiger une lettre, j'écris à mes fils. Eux me croient en maison de repos. Ma mère réceptionne les lettres estampillées Fleury Mérogis. Sainte Geneviève des bois les ballade...Puis, elle brule les enveloppes sur l'hôtel du non dit et du secret.

J'adhère mollement. Sur ce point, ma volonté s'exprime avec paresse. Je sais au fond que ma peine sera brève, même si je ne suis pas encore jugée au bout de quatre mois. En attendant, je crayonne dans ma tête des dessins d'avenir avec eux, pour éviter que présent ne me dévore. Je leur écris des poèmes débiles, dégoulinant de culpa, que je ne leur envoie pas.

Je suis :

Mère morte

Quand flotte à ma surface

Le coeur brûlé

De tous mes égarements.

Mère morte

Quand mes dernières audaces

Arrachent à votre ciel.

Des bouts de firmament.

Mère cure

Quand la chaleur de vos trop, pique

Et fait grimper mon vif argent

Lorsque la fièvre de vos suppliques

S'envole sous ma main de maman.

Mère veille

Quand mes habits de trêve

Habillent vos journées

Que je customise vos rêves

pour les faire scintiller.

Alors, à cet instant seulement,

Je redeviens étoile de mère...
Par Catherine - Publié dans : ECRITURE - Communauté : Oeil alarme ou larme à l'oeil
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