Je viens de sortir de prison grâce à Danièle Mitterand je lui ai écrit deux mois plutôt quand François Mitterand, son socialiste d'époux,
venait de se faire élire. Nous sommes à la mi décembre 1981 Je suis prête à accoucher lorsque les soeurs de l'hôpital de Fresnes m'annoncent ma libération. Je pars en ambulance dans l'hôpital de
mon choix. Le père noël vient de vider sa hotte à mes pieds...
27 Décembre 1981. Pieds dans les étriers, j'attends dans une pièce, la dilatation de mon col qui ne se fait pas. Il est presque 14 heures maintenant,. Ca fait des heures que j'attends ici, allongée
sur cette table, sous cette énorme lampe à la lumière crue. En fait, je suis là depuis 8h30 du matin après plusieurs jours d'hospitalisation, durant lesquels, chaque jour, une infirmière m'a glissé
dans le col de l'utérus un petit comprimé censé provoquer l'accouchement. Rien. Que dalle ! Nada ! Peau d'balle et balai d'crin ! De temps en tant une infirmière ou la sage femme viennent constater
la dilatation de mon col entre mes jambes en l'air. Pas grand chose. 5 cts, 5 francs pas plus. Comme moi, il s'est arrêté d'évoluer.
Je ne sais pas avec certitude si ce sera une fille, je n'ai passé aucune échographie durant ma détention, aucun examen rien de rien. Mais je la sens, je la sais là, en moi. Elle ne veut pas venir
et je la comprends, je lui suis totalement solidaire de sa peur de ce monde que, moi même, je n'arrive pas à regarder dans les yeux.
Derrière mes paupières qui se font lourdes, je me repasse en boucle les images de ces derniers mois. Je me revois dans mon déni de grossesse les cinq premiers mois puis, je revois l'acceptation qui
me fait me promettre, quoiqu'il arrive, de ne pas accoucher en taule, mon bébé n'a rien fait qui lui vaille cette punition. Je ne l'accepte pas. Je me vois ouvrir, toutes les cinq minutes, les
fenêtres de mon passé. Pas pour le comprendre. Non. Pour le ressasser. Maux comptent double dans la comparaison.
Dans mes habits d'avant, seule au milieu de mes vides, je passe mon temps, au lieu de me remplir, à me bourrer de vent.
Je revois le palais de justice et cette cour qui me condamne à 16 mois de prison dont 6 avec sursis. Je revois le mitard des premiers jours d'incarcération. Seule dans mes cinq mètres carrés, le
grillage devant la porte, l'assiette en plastique, la solitude qui m'oppresse jusqu'à l'étouffement. Je peux même sentir l'insoutenable odeur du chiotte qui a creusé ma mémoire pour y planter,
indélébile, l'indicible moment. Je peux sentir chaque seconde transpercer le coeur de mon ventre elles, qui malgré tout, en me donnant la rage, m'ont obligé à me tenir debout. Je revois mon
transfert de la prison de Fleury Mérogis jusqu'à celle de Fresnes, entravée comme une chienne avec mon gros ventre qui m'empêche de voir mes pieds. Où aurai je pu aller dans cet état ? Comment
courir ? Toute la violence de la prison se concentre dans cette image.
A 14 heures un toubib qui m'ausculte décrète qu'il faut me césariser d'urgence. Branle bas de combat et pas de course jusqu'au bloc. Installation des champs opératoires et cliquetis du matériel.
J'assiste à toute la préparation. J'ai peur. J'ai peur de quelque chose d'impalpable, de sournois, d'indéterminé, d'imminent qui m'oppresse en continu sous la lumière verticale qui me transperce.
Le masque à oxygène, le blanc des murs, des blouses et la lumière cyclope me font penser à un linceul qui se resserre sur moi. C'est la première fois qu'une anesthésie me fait peur...
Dans mon brouillard post opératoire une voix me parle, là sur ma droite. J'ai la bouche pâteuse et mon cerveau semble flotter dans un bocal de chloroforme. Mes pensées se suivent mais ne se
ressemblent pas. Elles se baladent dans le bocal sous le lumière oblique et crue.
« Madame vous avez une petite fille...Elle pèse 2kg 600 ».
Je tente un effort pour tourner la tête tout en la relevant alors qu'un éclair de douleur me déchire le ventre.
Est ce qu'elle va bien...parviens je à articuler d'une voix inaudible. Est ce qu'elle a tous ses doigts...Elle est normale ?...Je tente d'émerger de mon anesthésie.
Oui, absolument normale tout va bien...Elle va un petit peu en couveuse et ensuite on vous la ramènera...Reposez vous en attendant. Comment voulez vous l'appeler ?
Lyndia.
Lyndia, je m'entends répéter un seconde fois, comme en écho de ma voix redevenue claire.
C'est en fauteuil roulant que le lendemain matin je me rends dans le service des prématurés dans lequel se trouve ma fille. C'est mon frère qui me pilote entre les couveuses. Des bébés minuscules
dorment ou s'agitent au milieu des tuyaux qui les parcourent. Durant les quelques minutes que dure le slalom je flippe et je projette. J'ai peur d'avoir mis au monde un de ces enfants là. Si
petits. Trop petits. Comme une peine infligée à mon inconsistance. Punie pour toute cette lâcheté face à la vie et ses réalités. Je recommence à vivre lorsqu'enfin, je découvre ma fille et que mes
poumons se remplissent à nouveau d'air, libérant mes alvéoles de l'apnée des heures passées. C'est la plus grosse du service me souligne l'infirmière qui pointe son index à l'ongle impeccable en
direction de la couveuse. Alors que je m'approche, je découvre ébahie un joli bébé tout rose qui tête une tétine en faisant du bruit, comme si sa vie dépendait de l'impulsion donnée à la
succion.
Lorsque je vois le pansement sur son front j'interroge.
Oh, ce n'est rien, juste une petite coupure, elle avait le front collé à votre ventre quand le chirurgien a ouvert...
Je ne le sais pas encore mais elle contaminée par le virus du sida que je lui ai transmis dés sa venue au monde. Probablement par le biais de cette coupure. En cette année 81 beaucoup de mes amis
consommateurs de produits stupéfiants, se retrouvent aveugles, sourds ou bien perdent leurs cheveux par plaques entières quand ils ne meurent pas. Je ne suis pas épargnée. Le sida n'en est qu'à ses
balbutiements, je suis plombée et je ne le sais pas...
Amende à payer... Pressée verbale...délits de fuite ou d'initiée...Attention brouillard...Mirages dangereux...Ne pas dépasser la vitesse indiquée...Accélérateur...lignes blanches
continues...discontinues...je vous aime...vous consomme...vous dépasse et vous vomis aussi... Auto croûtes sur les bras... Pas d'arrêt aux péages...Pas d'essence de vie... déliquescence... Conduite
à risques...à contresens...Maso fûtée......Prison...radar...Hépatites ...Sida...et HP... La mort a priorité.
Derniers Commentaires