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ECRITURE

Vendredi 16 mai 2008

Il paraît qu'écrire sa vie sur un blog est indécent, voire vulgaire. Je dis faux. C'est de la Net-analyse, moins chère qu'un psy qui garderait mon ombre et mon Oedipe planqués sous son divan...

Tout le monde m'appelle Catherine. Ce n'est pas mon vrai prénom. C'est celui de ma petite soeur décédée en 1973. Mon prénom à moi c'est Claude. Je m'appelle Claude Charles-Catherine avec un trait d'union. Je suis née buleuse et en colère couleur désastre le 11 septembre 1953 à Paris 14 ème, d'une mère bourguignonne née à Pommard et d'un Père martiniquais né à Gros Morne. Petite métisse stase née d'un excès lacté et d'un cancer du cacao, j'ai la couleur du lait, la force et l'intensité du chocolat.

Semblable, perverse, délurée, masochiste, refoulée, inféconde, violée, demandeuse, incréée, démunie, désespérante, désespérée, enfermée et maintenue des années, dans la liste non exhaustive de mes états boulets. Une plaque d'égo sur mon âme, ma vie s'est étiolée, rétrécie, effondrée sur mon petit moi.

A ce rythme, je n'm'approche guère des étoiles...

Je m'étais dit qu'un jour, si j'arrivais à sortir de la drogue, cigarette comprise, de la maladie en général, du sida en particulier, je viendrais partager mon expérience avec d'autres.

Avec l'envie de vivre et de guérir chevillée au corps, j'ai décidé d'explorer toutes les voies, au sens noble du terme, pour recouvrer mes forces, mes choix et la santé. Conviction profonde et absolue qu'au fond de soi, chacun possède le pouvoir de se guérir ou, à défaut, d'aller mieux.

Des années d'abstinence plus tard, en décryptant mon mode d'emploi je l'ai compris. Je me suis pardonnée. J'ai innocenté mes présomptions. J'ai ressuscité mon moi et l'ai « dé corrompu » de ses imperfections. Puis, je me suis aimée. J'ai libéré de ses barrages le torrent de mon coeur. Je l'ai laissé couler à nouveau, émerveillée de me savoir vivante et offerte à l'amour.

Je ne parle pas de cet amour qui enchaîne à l'autre. Non. Je parle de celui qui change la réalité apparente des choses en quelque chose de magique et qui donne une saveur toute particulière et nouvelle à la vie.

Alors que je commençais à ne plus y croire et que la culpabilité disputait au désespoir la paternité de ma souffrance, je l'ai cueilli au coeur de mes moroses et de mes épines de mère. Ces fleurs de fraternité ont poussé dans les endroits les plus inattendus. Parfois même, au fin fond d'une immonde prison, dans les entrailles de laquelle l'un de mes garçons se faisait torturer ou dans un bled au fin fond du Vercors, de l'Afrique ou d'ailleurs. Partout où je m'y attendais le moins et même sur internet où pensées virtuelles et roses androïdes m'ont été offertes parfois par brassées.
Ces rencontres ont été déterminantes pour la plupart. Pour les meilleures d'entre elles, il m'a fallu ouvrir grand mes yeux, mon coeur et mon esprit et regarder la vie au delà de mes murs. Je les ai débusquées derrière un regard, un sourire, un acte d'amour ou de fraternité. D'humanité tout simplement...

Elles m'ont aidée à déverrouiller mes possibilités et à trouver une issue à ma douleur. J'ai ressuscité mes envies, sorti mon libre arbitre de ses filets, donné du relief à mes choix et viré mes : parce que et mes : pourquoi moi ?

Petite luciole poussée par mes vents contraires j'ai arrêté de virevolter autour de la lumière, elle qui me tamisait et surtout m'éteignait. La souffrance m'a donné le choix entre me battre et abdiquer. J'ai fait le tri et j'ai choisi la vie...

Mais, pour mieux comprendre mon parcours, un petit retour en arrière s'impose, là où commencent mes souvenirs...

Hôpital silence, blouse blanche et secret...Ma mère est entrée dans le bureau du docteur psychiatre après m'avoir demandé de l'attendre sagement dans cet horrible couloir...J'ai le coeur au bord des lèvres...Odeur d'éther et ventre serré. Je vous en prie madame, asseyez vous...Chuchotements couperet... « ca rac té rielle », votre fille est « caractérielle ». J'ai tout entendu. Je ne sais pas ce que ça veut dire vraiment mais, j'ai compris que c'est une maladie.

Avec ce seul mot, Le docteur vient d'enfermer dans son « fourre tout » médical mes peurs, mes angoisses, mon anxiété de petite fille. Occultée l'ambiance à la maison d'une violence inouïe. Tout ça parce que j'ai refusé de faire ses tests à la con. Il m'a demandé de dessiner un arbre. Moi, je dessine très bien j'ai pris mon temps pour reproduire à l'identique le vieux pommier, du verger de mon grand père, tordu et nervuré. Mais, je n'allais pas assez vite à son goût. Il a ensuite voulu qu je mettre des cubes l'un sur l'autre suivant leur face et je ne sais quoi d'autre d'affligeant pour mesurer mon intelligence.

Ensuite, il m'a demandé si j'avais déjà eu des rapports sexuels. Je ne savais même pas ce que ça veut dire, ou si je jouais avec des garçons. Non j'ai répondu je me bats avec eux quand ils embêtent mon petit frère. Puis, il a fait le tour de son bureau et m'a demandé de baisser ma culotte aux pieds de ma chaise. Il a glissé sa main entre mes cuisses, au bord des lèvres, doucement, furtivement, du bout des doigts, sans forcer. Il m'a demandé de ne rien dire à ma mère avec des mots de docteur, comme un secret d'initié qui n'intéressait pas les adultes et encore moins les parents. En clair, il m'a saoulée et je l'ai détesté d'emblée. Je ne suis pas folle ok ? Je manque juste de concentration et j'ai une sensibilité exacerbée. Je m'ennuie en classe tout me semble trop lent. Je suis une hyperactive avec des collisions de pensées incessantes qui me perturbent . j'ai droit à deux bureaux et quatre cases au fond de la classe dans lesquelles je ne retrouve jamais rien. Je bouge tout le temps. Je suis une « zenophobe » probablement... Pour faire mes devoirs correctement il me faudrait du calme à la maison. Or, chez nous la météo familiale est complètement déboussolée. C'est un jour soleil, un jour nuage, pluie de coups et tonnerre de voix. Et même si derrière les cris de mon père brille l'amour de ma mère, impossible d'apprendre une leçon. La terreur règne en maître à la maison.

J'ai une dizaine d'années. Gros temps dans mon coeur. Les gourous institutionnels l'ont décidé. Je suis malade... Je dois prendre des cachets...

En classe, pas de concentration, je suis ailleurs. Avec ma mère pour la plupart du temps. J'ai peur qu'elle ait mal. Que mon père lui fasse mal. Je n'apprends rien à l'école. Tant et si bien qu'elle a décidé de me placer chez les soeurs, avec la mienne... Nous ne rentrons que le week end à la maison. Pour une fois, je ne suis pas mécontente de quitter la prison familiale. Debout sur mes rêves je guette mon destin.

Plage de douceur... Odeur de cire... encens d'église...Catherine s'est évanouie deux fois à la messe... exode de la mémoire... Dentelle des souvenirs... Psy tes cachets font foi...

Lorsque nous sommes sages, soeur Marie Dolorès nous permet de lire « La vie des saints » avant de dormir. J'adore lire. Chut...Je ne dois pas employer ce verbe, les soeurs disent qu'il n'y a que Dieu que l'on doit adorer...L'histoire de la vie des saints me fait pleurer. Pas des larmes de peine. Non. des larmes de coeur, c'est pas pareil. J'aime cette sensation. Je la crée, je l'invente même. D'ailleurs, pour la retrouver je chante souvent des chansons tristes dans une langue inconnue. Elles «métallisent » mes pensées d'un composite acier qui me renforce tout en me faisant vibrer. Elles sortent de mes tripes, me bercent, m'apaisent et me font voyager. Née du bonheur d'être triste une vague mélancolique déferle de mes yeux dés que je les entonne. Elles s'envolent dans ma voix et ne m'impriment pas. Mes racines parlent au désespoir qui étouffe mon enfance. Blues d'école de la vie. J'y dérive comme un morceau de banquise au soleil. ...

Je trouve les saints merveilleux. Eux aussi font du bien à ma tristesse. Plus tard, comme métier je veux faire sainte. Pas religieuse, non, c'est toujours pareil et je déteste leurs vêtements. Je veux être sainte. Sainte Thérèse d'Avilla, sainte Bernadette ou Saint François d'Assise, mon préféré.

Catéchisme ! Soeur Raphaël m'appelle depuis cinq minutes déjà pour son cours. Elle passe et repasse devant ma cachette. Dans mon placard je ne bouge pas, je ne respire pas non plus. Je ne veux pas qu'elle me voie. Je sais que c'est péché mais je ne veux pas y aller. Tant pis ! Je ferais un « notre père » et un « Avé » et puis aussi un dessin du paradis avec Adam et Eve, je lui avais promis.

Samedi à la confesse, je n'en dirais rien au curé car, même si il ne dit rien à Dieu, à elle, il va le répéter. J'aime trop soeur Raphaël, je ne veux pas lui faire de peine. De toute façon, ça changera pas grand chose, J'invente les 3/4 de mes péchés. Les vrais sont creux, insipides, identiques : Colère, jalousie, gourmandise. Ils me font honte, ils m'ennuient aussi. Dieu ne m'en voudra pas, il sait lui aussi que je suis malade d'ailleurs il a du le savoir bien avant les médecins. Pour soeur Raphaël il le saura aussi. Il le sait sûrement déjà puisqu'il sait tout. Il y a plein d'autres choses que je ne dit pas aux soeurs ni au curé. Par exemple, elles ne savent pas que j'adore le diable, enfin, mon père... J'ai pourtant très peur de l'enfer. Pas celui de chez moi. Non. L'autre, celui d'après. Mais je ne peux pas leur dire ça elles ne comprendraient pas... Je prie matin et soir pour ma famille, pour que nous soyons tous réunis au paradis. Paraît qu'il n'y pas assez de place dans le caveau familial. Pour remercier les soeurs c'est avant les repas que je prie. Je sais que Dieu n'est que bonté et le curé aussi... il ne me touche que les genoux...

Il était une fois...Une marchande de foi...qui vendait de la foi...dans la ville de foi...Vite... Mon Dieu... j'ai le très grand regret...le péché vous déplait...ferme résolution... ne plus vous offenser...faire pénitence. .. Ainsi soit il.

La maîtresse ne m'aime pas. Elle m'a refusé le mot « Albatros » au jeu du baccalauréat en cours de français. Elle a dit que j'inventais des mots, que ça n'existe pas. Elle a donné le point à sa chouchou. Je m'en fous elle est nulle, elle ne connaît rien, pas même les oiseaux...


Slam:"Couleur Métisse" par Catherine.

Par Catherine
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Vendredi 16 mai 2008


Je suis d'une sensibilité épidermique. Je pressens les évènements. Je les ressens si fort au fond de moi qu'ils s'inscrivent dans ma peau. Picotements, fourmillements et démangeaisons géantes. Ils me terrorisent parce que je ne les comprends pas. Mes nuits sont remplies d'ombres menaçantes, de planchers qui craquent sous le poids des monstres. Je les sens là, tapis, prêts à bondir.

A l'école, je partage les jeux de mes copines, l'esprit habité de catastrophes naturelles ou pas. Sans crier « gare », elles peuvent m'amputer à tout moment, arracher à ma vie les personnes que j'aime le plus au monde, dans un futur plus ou moins proche. Je ne marche pas non plus sur les lignes impaires que forment les dessins des trottoirs. Je ne prononce pas non plus certains mots, ma mère pourrait mourir… Je fais ces rituels tous les jours, ma prière tous les soirs. Malgré mon nouveau « pyjama » chimique, mes peurs sont toujours là…

Nerfs en pelote… Tricot médical... Dix failles à l'envers…Déraille à l'endroit… Chimiothérapie de l'enfance... Toxicomanie émergente...

Quand je rencontre la « secte » j'ai douze ans environ. La secte des hommes araignées. Ils sont plusieurs au milieu de ma solitude et de mes peurs, il y en a tout un nid. Ils n'ont pas de mains, ils ont des araignées…Des araignées à cinq pattes cachées ici ou là, sous la table ou dans un coin. Elles grimpent, s'accrochent, furètent, se promènent sur ma nuque, mes cuisses, mon ventre ou mon dos. Enormes, velues, venimeuses, inquiétantes. Je suis tétanisée j'ai peur des araignées. La p'tite bête qui monte…qui monte…qui monte...qui monte…

Ma mère ne sait rien de tout ça, mais ne me confie jamais à la garde des hommes insectes. Heureusement. ils me dévoreraient toute crue emprisonnée dans leur toile géante. A partir delà, je décide de m'endurcir pour les repousser : un maître d'école, un psychiatre ou les copains de mon père.

Puisqu'il rêvait d'un garçon je vais en devenir un. Je veux qu'il me regarde…

Je défends les injustices. A l'école, dans la rue sur son chemin, partout. Je suis investie d'une mission. Souvent, je m'accuse à la place de mon frère et ma soeur quand ils font une connerie. Mon père ne les frappe presque plus. Je suis la vedette de la fratrie. Je m'offre en martyr à sa ceinture dont je porte longtemps les stigmates. A chaque fin de mois lorsque nous rentrons avec notre livret scolaire à faire signer, ma petite soeur, avant dernière de sa classe se cache dans les toilettes dans lesquelles elle se vide de ses peurs au dessus de la lunette. Je sens déjà les coups de ceinture mordre ma peau lorsqu'à mon père, je tends mon livret scolaire. Il me frappe pour trois. Pour mon livret, celui de ma soeur et pour mon arrogance. Dans toutes les mentions de mon livret à chaque matière, la même phrase en leitmotiv : élève intelligente, des possibilités mais dissipée et bavarde. N'apprend pas ses leçons, peut mieux faire… Je mens sur mes yeux au beurre noir lorsqu'à l'école une maîtresse me pose des questions. Fraternelle béatification. Je m'approche du paradis…

Pierre Desgraupes… Pierre Dumayet…Pierre Lazareff… présentent le magazine « Cinq colonnes à la une ». A côté de mon père je regarde la télévision, quand il est là…Ca et le foot…Je n'y comprends pas grand chose…Je veux juste qu'il m'aime et qu'il ne m'envoie pas au lit sans dessert parce que j'ai parlé pendant le journal télévisé.

Raté ! Ce soir je vais au lit sans dessert, pire, avant le fromage. J'ai été prise d'un fou rire. C'est mon frère Michel qui en imitant discrètement la gestuelle de mon père a provoqué mon hilarité. Comme à son habitude, ma mère m'apporte une fois encore à manger caché dans les plis de son amour.


Partout autour de moi le bitume se déchire...cauchemar affreux…Séisme apocalyptique... Bouches carnivores, grimaçantes et tordues…Elles veulent m'avaler… Rictus sans fond juste à mes pieds…. La terre se fend, se referme, se refend... tout bouge... Au bord de la déchirure…sur l'autre lèvre… ma grand mère et ma soeur… Ma grand mère pleure… ma petite soeur hurle… Elle m'appelle…me supplie de ne pas la laisser... La terre continue de trembler... Elle me tend la main pour que je l'attrape… Elle a peur… Moi aussi… Efforts…contorsions sans limite... Je n'y arrive pas… Elle non plus... Je lui crie de ne pas s'inquiéter... On se retrouvera après… Ca va forcément s'arrêter… Au fond de moi je sais que c'est fini…C'est alors qu'elle disparaît là bas… tout là bas… au bout de mon cauchemar... Je suis en miettes... Anéantie... Le reste de ma famille est sur la même portion de terre que moi…Je ne les vois pas…Je les sais là, à mes côtés.

Ma mère se réveille j'ai trop crié, trop pleuré aussi. Elle vient me secouer doucement. Je suis en nage. Je lui raconte. Elle tente de me rassurer, me caresse les cheveux. « Ce n'est rien, tu as fais un mauvais rêve. Calme toi tu vas te rendormir ». Elle m'essuie le front y dépose un baiser et va se recoucher. La terre s'est arrêtée de trembler. C'est l'année de mes treize ans.

Tu crois qu'on sera comment en l'an 2000 ? Me demande Catherine.

Quelques jours plus tard ma grand mère meurt. Je suis effondrée. Mon rêve vient me hanter, il ne me quittera plus. Je le garde imprimé dans ma mémoire, d'où il ressurgira à l'infini au milieu de mes peurs.

Interdiction de sortir depuis toujours. La révolte gronde. Ce soir c'est la grande évasion. Je veux voir ce « dehors » que mon père m'interdit. Ma petite soeur me supplie de ne pas le faire. Papa va me tuer. A ma place dans le lit j'ai mis un polochon et le col de fourrure d'un manteau. Elle pleure, terrorisée. Ses dents s'entrechoquent. Elle me tire par le bras. « Non ! S'il te plait n'y vas pas ». Je lui réponds de ne pas s'en faire, de ne pas s'inquiéter. Dans ma tête commence une nouvelle aventure dont je suis l'héroïne.

Doucement, je glisse le long de la gouttière. J'ai le coeur léger il n'a rien emporté. Tout est resté là haut dans la chambre. Je marche droit devant moi, l'air de la nuit envahit. Je ne respire plus à mi bronches comme à la maison, je respire à plein poumons. Je suis invincible. Au bout de ma rue, je tourne à gauche dans la rue Régnault. Je n'ai pas fait trois cent mètres environ qu'un car de police s'arrête à ma hauteur. Contrôle ! Je me suis maquillée comme une voiture volée pour me vieillir de quelques années. C'est la première fois. Je leur sors ma carte de transport tarif réduit à 30%. J'ai 14 ans la majorité est à 21.
Ils décident de me ramener chez moi… Citrouille ou carrosse ?

Dring…Police ouvrez !… Bruits familiers...La maison bout quand je dis que c'est moi. Visite éclair de mon père dans ma chambre, polochon démasqué. La porte s'ouvre à la volée. Mon père est furibond, il écume. Cavalcade dans les escaliers je cours me réfugier dans les étages…Il me rattrape, me redescend par les cheveux. Les flics sont interdits. Ils l'exhortent à se calmer. Il leur répond que je suis SA fille, il m'élève comme il veut, fallait pas me ramener.

M'en fout…Même pas mal...

Bien que ma peur de lui soit volatile, je suis en transe...Dans ma tête, cette scène je l'ai déjà vécue...Il me rentre dans l'appartement après avoir claqué la porte...Il hurle...Me dit qu'il va chercher une planche, me casser les bras et les jambes, m'ôter l'envie de recommencer… Il m'a jeté sur mon lit où je gis essoufflée…Il revient… le visage déformé par la colère. Pas tant parce que Je suis sortie. Non. Mais parce que je l'ai défié...Au dessus de moi, il me somme de baisser les yeux…Je refuse…je les garde plantés dans les siens…Je ne supplie pas…Sainte douleur priez pour moi, il ne sait pas ce qu'il fait…Il lève sa planche de bois au dessus de ma tête et l'abat...ma mère s'est jetée entre lui et moi.

Partout du sang… Sur le lit… sur mes mains… dans ses yeux... Je suis horrifiée…Tout le monde hurle… On ne s'entend plus pleurer… Je suis hors de moi... Je frappe mon père à coups de pieds tout en lui souhaitant l'enfer ou la prison. Je ne le sais pas encore… C'est un seul et même endroit.

Prédicateur fou, interloqué par ma rébellion. Il promet à ma mère des jours à venir les plus noirs de son existence. Puisque c'est comme ça, elle n'a qu'à se débrouiller avec moi.

Cette nuit je sais que toute la famille m'aime. A travers ses suppliques et ses larmes elle me l'a dit, elle me l'a prouvé aussi. Là bas, derrière mes nuages, le paradis se rapproche.

Petite revue de stress : 32 points de suture pour ma mère, traumatisme et yeux rougis pour mon frère et ma soeur, une plaque de cheveux en moins, le coeur en miettes et quelques ecchymoses en plus pour moi.

Quelques jours plus tard, je surprends une conversation entre mes parents. Il est question de séparation et de moi. « J'en peux plus de ta violence envers les gosses…sous ses airs de risque tout…Tu vois bien qu'elle est perdue dans ses rêves. Elle ne cédera pas…Tu vas finir par la tuer…Que tu partes. ...Maintenant… ».

J'ai tout entendu. Je me sens responsable de la séparation, coupable de leurs disputes, de n'être pas sage, je ne mérite pas de vivre. Dans leur vie je ne suis qu'un point d'interrogation. Pire ! Une note de brouillon…

Par Catherine
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Vendredi 16 mai 2008

Mon père m'a emmené voir un juge pour enfants. Il m'a parlé de son départ, Je n'ai pas demandé pardon, il ne m'a pas dit qu'il m'aimait. Il a dit que j'étais comme lui...Je ne sais pas ce que ça veut dire. Il m'a demandé ce que je voulais faire plus tard. Vétérinaire j'ai répondu. Je pouvais pas lui dire que je voulais travailler comme sainte. Tu ne parles pas de la vie des saints à Lucifer. Pas à lui...

Le juge des enfants a désigné une éducatrice qui me suit à la trace à peine mon père est il dans l'avion. Elle me trouve du boulot ça ne dure pas très longtemps, le frère de mon patron n'arrête pas de me draguer ou plutôt il essaye de m'acheter à l'esbroufe. Coincée comme un doigt dans une porte je fuis tout ce qui s'adresse à ma féminité. Les hommes araignée ont laissé en moi le venin de leurs terribles « morpiqures ».

Je rêve de voyages et d'ailleurs. Je veux me faire émanciper de repousser mes frontières.

Je m'inscris pour partir en Australie j'ai presque 17 ans. J'ai répondu à une petite annonce parue dans un journal. Mon éducatrice me déconseille d'y aller. Elle m'explique que j'aurais des problèmes, que c'est un pays neuf, qu'il n'y a presque pas de femmes. Indépendante, intelligente, jolie comme je suis, j'aurais forcément des ennuis. Je finis par capituler devant ses arguments massue. Exit mes rêves d'Australie et de contrées inconnues...

Quelques temps plus tard, je recontre un homme de trois ans mon aîné avec lequel nous faisons Christophe et Cyril mes deux garçons.

Je suis fortement déçue par la vie étriquée qu'il me propose. J'ai tellement besoin d'horizon. Les images projetées en interne par mon univers affectif ne collent pas au présent. Nous nous battons tout le temps. Je ne gère ni mon émotionnel « Strombolique » ni mes turbulences affectives. Je suis enfermée dans mes colères de petite fille immature et lui dans son passé ce qui le rend violent. La lave inféconde de nos volcans fumeux a stérilisé le désir amoureux. En le choisissant, c'est mon père que j'ai redessiné. De fausses joies en vrais feux de détresse notre couple agonise sur un bûcher que l'on rallume à chaque fois. En vain.

J'ai 17 ans et demi lorsque j'accouche de Christophe mon fils aîné. Je n'ai toujours rien compris à la vie. Je pleure quand je l'entends éternuer, incapable de croire que c'est moi qui l'ai fait. Mon ménage bat déjà de l'aile. Je rêve de grands espaces, il veut me les couper et m'enfermer. A défaut d'Australie, je décide de partir rejoindre mon père en Guadeloupe. Il travaille à l'économat de l'hôpital de Basse-terre. Christophe a sept mois et malgré les dénégations de ma mère, je l'embarque avec moi.

Dés ma descente d'avion, je suis déçue. Laminée. Plantée face à mon père, à moins de trois mètres de lui, il ne me reconnaît pas. Trois ans nous séparent. J'ai à peine changé. Je lui fais de grands signes, il ne me voit toujours pas. Il cherche une fille plus grande, plus mate, plus belle, me dit en interne mon for intérieur alarmé par ma déconfiture. Je suis effondrée, triste et en colère. Une fontaine d'hiver se met à couler à l'intérieur de moi et malgré la chaleur écrasante, une sueur froide enveloppe tout mon corps. L'odeur violente des fleurs martèle mes tempes et au milieu de leurs effluves, je me sens racornie et gluante.

Tout au long de ma vie, à chaque violente émotion la fontaine se mettra à couler .

Je me venge en fumant devant mon père. Des « Benson and Hedges » achetées en détaxe à bord de l'avion. C'est à lui que je les destinais. Je le provoque sans arrêt à la limite de l'arrogance. A défaut de me voir, même en coin, je sais qu'il me regarde...

Un mois environ après mon arrivée je me dispute avec lui. Très fort. Trop fort. Irréversible. Il est environ 22 heures lorsque je quitte sa jolie maison de Capesterre. J'ai Christophe sur un bras, ma valise au bout de l'autre. Il fait très noir. La nuit a le coeur qui bat fort. Au milieu d'un concert de bruits inquiétants, je me poste sur la route. Pas de réverbère. La lune me soutient tandis qu'en moi, la fontaine d'hiver continue de couler. La femme de mon père me rejoint, elle tente de me retenir. J'entends mon père lui crier que ça ne sert à rien, je suis comme lui, je ne reviendrais pas. Je crois comprendre qu'il parle de nos caractères fiers et entiers qui sont aussi vaniteux. Une bouffée d'orgueil m'envahit, détrônant sans sommation mon indigente colère.

Sous la lune, pouce levé, j'attends une hypothétique voiture qui ne vient pas. Cette nuit ne m'accorde pas un regard. Partout autour de moi bruissements, feulements, craquements sinistres me tordent les tripes. Je tiens Christophe serré contre moi et lui chante mon blues d'une voix chevrotante. Pas trop fort cependant, je ne veux pas attirer les monstres tapis dans l'ombre des bananiers. Tandis que je me demande comment le sauver en cas d'attaque, il babille. Il ne semble outre mesure affecté par la situation.

Je veux aller à Pointe à Pitre chez une tante. Celle que mon père m'a présenté récemment. Ce n'est pas une vraie tante, il doit coucher avec, comme avec beaucoup d'autres... Du moins c'est ce que j'ai cru comprendre de leur relation, je ne suis pas une spécialiste, mais je comprends le créole... Une jeune femme nous prend à bord de son véhicule, au bout d'une vingtaine de minutes de ce qui me paraît être une éternité. Elle dit que ce que je fais est très dangereux. Elle me demande si je veux bien m'arrêter quelques instants chez elle. Après avoir attendu qu'elle se change, nous reprenons la route. Un peu plus tard, elle nous dépose Christophe et moi chez la tante en question, au milieu d'un sordide bidonville.

Un peu plus tard ma tante m'explique que comme la plupart des habitants de cet endroit, elle est obligée de préparer des gamelles pour les rats sinon ils deviennent agressifs. La petite voisine a perdu une phalange à cause d'une vilaine morsure. Je suis tétanisée par la peur. Je coince ma valise devant la porte du réduit qui me sert de chambre et garde Christophe couché sur mon ventre, tout en scrutant l'obscurité. Je passe deux nuits parmi les plus affreuses de ma courte vie. Le surlendemain, ma mère m'envoie en express nos billets de retour. Dans l'avion qui me ramène en métropole, je me dis que je n'ai tenu qu'un mois avant de tourner les talons sur mon premier papa. Toute ma vie je le chercherais derrière chaque homme de ma vie.

Des mois plus tard, mes rêves d'aventures trônent dans la vitrine de mes souvenirs, tandis que je m'étiole dans l'arrière boutique familiale entre bagarres et amertume. Seul Christophe qui est un clown m'arrache des fous rires et m'aide à m'ancrer dans la vie.

Je suis enceinte de Cyril mon second fils. La vie m'explose soudain au visage comme une grenade dégoupillée. Catherine ma petite soeur, de un an ma cadette, meurt dans la nuit du 13 au 14 mars 1973. Dans des circonstances horribles. Nous nous sommes disputées et battues pour la première fois, quinze jours plus tôt. Un truc de mômes ! J'apprends sa mort le jour où je lui donne rendez vous chez notre mère pour me réconcilier avec elle. C'est en larmes que ma mère ouvre la porte flanquée de Gérald mon neveu âgé de cinq ans à peine. « Tata est morte » se met il à crier. Sur mes trois soeurs je sais immédiatement de laquelle il s'agit. Je me mets à vomir. Ma mère se montre forte, bien que tout comme moi elle soit assommée de douleur. Comment supporter de perdre un enfant ? Elle me dit d'aller dormir dans notre ancienne chambre. Celle où nous dormions avant et dans laquelle elle me demandait chaque soir avant de s'endormir : « Tu crois qu'on sera comment en l'an 2000 » ?.

Yeux ouverts dans le noir je ne dors pas. J'entends un bruissement à côté de moi qui me fait tourner la tête. Là, debout à côté de moi, ma petite soeur. Je suis pétrifiée de peur, mais contente. Je lui souris, elle s'assoit sur mon lit, je le sens s'enfoncer sous son poids. Elle a ce joli pantalon en velours lisse qu'elle aime porter parfois. Sa tête est entourée de curieux bandages. Ca fait une semaine que je ne l'ai pas vue. J'essaie de la toucher, je ne saisis que le vide. Je n'arrive pas à prononcer un mot ils sont coincés dans ma gorge. Ils refusent obstinément de sortir malgré mes efforts pour articuler une phrase. Mon clapet est coincé. Tout à coup, elle si pudique, écarte les pans de son chemisier et me montre sa poitrine. Elle est complètement mutilée, c'est horrible. « Regarde t'as vu ce qu'ils m'ont fait à la morgue ? ». Personne de la famille ne s'y est encore rendu. Je me mets à hurler de douleur et de terreur. La mort me regarde dans les yeux et je ne peux soutenir son regard. Ma mère débarque dans la chambre je lui raconte ce qui vient de se passer, une fois encore elle me dit que c'est un mauvais rêve, elle me conseille d'aller chercher Christophe dans son lit pour qu'il dorme avec moi, elle est à bout.

Le lendemain, lorsque nous nous rendons à la morgue, ma petite soeur gît sur une table entourée de draps blancs. Bouche entr'ouverte, yeux mis clos, des bandes entourent son crâne. Ma mère est livide, elle pose sur moi un regard interrogateur. Quant à moi je ne peux la toucher, je m'en sens incapable. Un sac de vêtements que l'on tend à ma mère. A l'intérieur, son pantalon de velours et le chemisier qu'elle portait la veille lorsqu'elle est venue me voir...

Boite de somnifères avalée...Sirène...Pompiers ...lavage d'estomac...Merde ! Je suis sauvée...

Un bandeau de douleur serré comme un étau me ceint le crâne. Je veux fermer mes paupières mais j'ai peur de rêver ce que mon conscient ne me dit pas. Je me sens responsable de sa mort jusque dans mes cellules. Le paradis s'est définitivement refermé devant moi. Je n'y ai plus droit
.


  

 

Par Catherine
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Vendredi 16 mai 2008
Durant les années qui suivent la disparition de ma petite soeur, pas une fois, je n'ose imaginer arriver à ce nouveau millénaire, je n'y pense même pas, c'est une abstraction. Le sentiment de culpabilité qui m'étouffe est trop puissant. Je m'en veux de lui survivre malgré mes abus. Je survis en apnée dans la baignoire émotionnelle.

En 74, mon ménage a les deux ailes définitivement brisées, je me sépare du père de mes enfants avec lequel je me bats tous les jours lui qui m'empêche de voler. C'est alors que je rencontre celui qui, je crois, sera l'homme de ma vie, il s'appelle Roland il est beau comme un dieu.

Avec lui, je crois avoir découvert l'essence même de la vie, par le biais des drogues et des expériences extrêmes. Je brûle la chandelle par les deux bouts et par le milieu aussi. Je cours pieds nus dans la vie, jusqu'aux limites de mes possibles et de mes improbables. Acides, héroïne, cocaïne, opium sous toutes ses formes, speed, cachets et fumette. Je m'écorche les pieds jusqu'aux racines. Je voyage de l'Asie à la Colombie sans bouger au delà du Maroc, de la Hollande ou des Antilles. Je rêve d'ailleurs mais j'ai peur de la route, peur de l'inconnu si il n'est pas balisé, je suis devenue autiste, enfermée dans un monde que je consomme mais, plus que tout, qui me consume. Avec mon histoire d'Australie, mon éducatrice a distillée en moi une peur diffuse que je n'arrive pas à contrôler. Mes potes reviennent couverts de poux, du fin fond du Pérou, de la Colombie, de l'Afghanistan, de l'inde ou du Népal, les poches pleines de tickets d'embarquement pour les paradis perdus. Et comme tous les paumés de la terre, je m'y promène jusqu'à tomber.

Puis, nous décidons Roland et moi de partir aux Antilles fin Décembre 1977, je veux revoir ce père qui ne me regarde pas. Nous « décrochons » sans trop de mal de nos problèmes de came à coups d'herbe locale et de raggae et de rhum. Nous sommes jeunes et en pleine santé, du moins, nous aimons à le croire.

Lorsque nous rentrons au tout début du mois de mai, la force de nos habitudes nous submerge à nouveau, nous replongeons de plus belle. Tout s'enchaîne à une incroyable vitesse et, en quelques semaines, je ne suis plus que l'ombre de moi-même. Je n'en peux plus. Je suis trop mal, j'ai trop mal. La came que nous prenons est si pure et les quantités si énormes, qu'à la moindre pénurie, dans nos corps et nos têtes, c'est la Bérésina. Deux de nos amis viennent de mourir à 23 ans à peine.

Nous nous inscrivons dans le tout premier programme méthadone à l'hôpital Saint Anne qui partage, avec Fernand Vidal, la primeur de cette nouvelle expérience. Nous sommes en mai 78 je crois. Je ne me souviens plus très bien. Nous sommes admis en médecine ambulatoire dans le service du Professeur De Nicker. Mais, le dosage dégressif est trop mal géré et surtout trop rapide, nous shootons en parallèle lorsque cela devient trop dur et, peu à l'aise avec le mensonge, nous décidons, d'un commun accord, d'abandonner le programme.

J'ai envie d'autre chose et, surtout, d'une autre vie. J'ai envie de décrocher définitivement. Quelques semaines plus tard je décide d'aller à l'hôpital le plus proche de notre appartement de Levallois où nous venons d'emménager. Il se trouve que celui ci se trouve être Beaujon, mon destin est en marche mais, je ne le sais pas encore et n'en ai pas la moindre conscience. Roland lui refuse d'y aller. Je suis en crise, je hurle, je trépigne, je déchire nos photos je menace, je l'oblige jusqu'à la capitulation. Nous nous rendons à l'hôpital où moins d'une heure plus tard, nous sommes alités dans un sas de réanimation et embarqués pour une cure de sommeil profond.

Chacun dans notre lit, nous envoyons à l'autre de petits signes et des baisers du bout des doigts, en signe de réconciliation. Maintenant que la perf est branchée, j'ai l'impression de tomber dans un trou à toute vitesse, je peux sentir le trajet de chaque goutte de produit injecté dans mon corps en miettes. Elles éclatent dans ma tête comme des pétards et me font sursauter. Elles découpent mes pensées en un puzzle géant impossible à assembler. L'effort demandé est trop grand, le produit trop fort, et ma résistance aux limites de ses possibles. Ma vue et ma vie se brouillent .Dans le trou, la vitesse s'accélère, mais pour autant, je n'en vois pas le fond. Le vide vertigineux m'aspire jusqu'à la moelle. Je réussis à articuler quelques mots en direction de Roland sur mon ressenti, il me répond d'une voix pratiquement inaudible que ça lui fait le même effet. Dans le brouillard, j'aperçois le tuyau de ma perfusion planté dans ma chair, comme si ma veine, devenue plastique, sortait de mon corps pour courir sur mon bras. Nous nous quittons, sur le seuil du néant. Je m'endors sans savoir que tout au fond du trou c'est l'enfer.

Huit jours de sommeil sans boire ni manger, m'ont anéantie. Je me réveille dans un état second, envahie par les nausées et les hallucinations. Bien que l'on vienne de me les retirer je peux encore sentir la sonde plantée dans mes tripes et celle qui me vrille la vessie, de leur douloureuse empreinte elles ont marqué ma mémoire. J'essaie une nouvelle fois d'assembler des morceaux de mon avant entre les bips du monitoring branché sur mon coeur. Les hallucinations durant lesquelles je crois voir mes enfants, ma mère des seringues pleine de came et un ami pendu. Je veux voir mes enfants interdits d'entrer, décrocher mon ami, attraper les seringues qu'un autre ami m'a envoyé. A chaque tentative pour me lever je tombe comme un tas de chiffons au pied de mon lit. Je suis sans force et sans ressource tandis que sonne une alarme dans mon brouillard. Je peux sentir dans le bas de mes reins, à droite, tout en haut de la fesse, les piqûres de Droleptan qui repoussent la marée hallucinatoire. Masque mortuaire au sourire ensanglanté sur le beau visage de Roland dont la lourde chevelure s'étale sur la table d'autopsie. Alors que je le somme de se lever, il ne me répond pas. Je ne peux me résoudre le toucher je sais qu'il a froid. Figé et ailleurs déjà, il est de marbre. Il m'a abandonné et je n'en reviens pas...

Enterré dans mon coeur, je lui ai trouvé une place dans l'urne familiale, à côté de ma petite soeur. Nous sommes le 28 juillet 1978. J'ai alors 25 ans, je suis enceinte de six mois. Les médecins qui s'occupent de moi, à l'époque, m'expliquent que cette cure, au cours de laquelle Roland a perdu la vie, risque d'avoir une incidence délétère sur le bébé. Les médecins me poussent à avorter, alors que la mère de Roland me supplie de garder ce petit bout de son fils. La mort dans l'âme, je me résous à accepter l'avortement thérapeutique conseillé.

A partir de cet instant, ma vie devient un flirt poussé avec la mort. Je la caresse, l'excite, la titille et m'over dose dans ses bras. Pompiers, oxygène, tuyaux dans le nez, dans la gorge qui respirent à ma place. Arrêt cardiaque, coma, dépression pulmonaire, réanimation. Elle ne veut pas de moi. Je crois ainsi la dominer parce que je la provoque. Parfois, dans un sursaut de lucidité, je tente de me faire aider par des psychiatres qui n'ont pour toute réponse qu'anxiolytiques et somnifères. Mais, je n'ai pas besoin de leurs cachets je les avale déjà par poignées...Il y a aussi les autres celles et ceux qui veulent mon bien, celles et ceux qui pavent l'enfer de leurs bonnes intentions. Elles et ils me posent des questions d'un ton contrit ou consterné. Pourquoi la mort de Roland ne me fait pas cesser la drogue ? Pourquoi ceci ou cela ? Incapables de comprendre que ma douleur a besoin d'être anesthésiée.

Je rentre à nouveau à l'hôpital Marmottan où mon toubib me propose une post cure. Fin 78, je pars donc à La «Gentillade » à côté de Cahors. Tout se passe relativement bien jusqu'au jour ou le copain de Cathy une amie rencontrée sur le site, se met à critiquer la gestion du lieu, après avoir fouillé dans les papiers de la directrice semble t'il. Comme je ne veux pas que l'on vire mon amie avec son mec, je prends sa défense. Elle n'est responsable de rien. J'ai beau argumenter qu'elle était avec moi en ville, sous la houlette de Joseph un encadrant de la structure. Rien n'y fait elle est responsable d'être la copine d'un fouineur. La directrice me dit, puisque je ne suis pas contente, de me casser aussi. Retour à la case départ...

A mon retour j'atterris à Belleville où je traîne plusieurs mois avec Cathy. Je suis incapable de revoir nos anciens amis à Roland et moi. En les zappant et en shootant comme une folle je crois pouvoir oublier le drame de nos vies détruites. Je me sens coupable. Il y a quelques mois, juste après sa mort, j'ai quitté l'appartement que nous venions de prendre où j'ai laissé, posé sur une étagère, le dernier bouquet de fleurs qu'il m'avait offert avant sa mort. Il venait de les cueillir dans un jardin en bas. Je ne veux pas de ces fleurs au souvenir amoureux déshydraté. Je t'aime, un peu, beaucoup, à la folie, par à coups...Desséchée.

Je suis en manque...La violence des douleurs, l'âpreté des odeurs me fait gerber comme un porc. J'ai les tripes farcies d'acide et des coulées d'humeurs dégoulinent de tout mon corps.

Mes veines sont glacées comme une concession de cimetière, je suis malade comme une chienne qu'on emmène à la fourrière...

Recroquevillée, en position foetale, je tente de me réchauffer dans ce corps douloureux qui avorte de mes excès. Sylvia a embarqué mes derniers billets, il y a des heures maintenant, il est trois heures du matin, je sais que je viens de me faire farcir comme une dinde en cette veille de nouvelle année, aussi opiacée que les précédentes...

Dans mon cerveau enfiévré, mes circuits déprimés cherchent une solution, j'habite à Chinatown, en plein treizième arrondissement, mais, je sais que « Trang » n'est pas là et que ses compatriotes dealers, sans thune, sont un casse tête chinois... Je n'ai pas assez de force vive pour faire face à ces mecs, aux masques de poupée de cire, qui disent « non » avec un sourire quand pour la came, y'a pas de pognon...

Rien de céleste dans mon empire en l'état présent, je le troquerais quand même volontiers contre un petit gramme de rêve frelaté. Au lieu de cela, il s'effondre sur mes dernières illusions opiacées. . Je vais crever. Je sens déjà le sapin de noël fabriqué de milliers d'aiguilles, et le saule pour pleurer...

Je me remets à trembler comme une feuille, alors que les rouages de mon cerveau brûlant se mettent à scander un nom, sur le tempo des frissons. Ils m'agitent et me parcourent en me faisant claquer des dents: Chris... tian... Chris... tian...Chris...tian...Chris...tian.

La petite lanterne rouge de l'espoir se met à scintiller sur mes circuits rouillés, le visage du dealer m'apparaît entre deux spasmes. A cet instant mes neurones se remettent à fonctionner à plein régime...

J'ai laissé tellement d'oseille à ce mec à une certaine époque, qu'il a du pouvoir s'acheter un labo pour la fabrication de sa poudre blanche, j'argumente en mon manque intérieur.

Une montée de bile, me submerge à nouveau avant que j'atteigne le téléphone. Elle me laisse là, ko, haletante, essoufflée, désarticulée, en kit. En prime, la fontaine d'hiver s'est remise à couler à l'intérieur de moi. Plus elle coule plus je me vide, plus je me vide plus je m'écroule.

J'ai mal à mes os et je voudrais scier mes jambes aux impatiences démesurées. Je suis couverte de sueur alors que je continue à trembler. Tandis que le manque assassin plonge dans mes reins une tige de feu, entre sanglots et hoquets, je promets au diable et à Dieu que je ne recommencerais pas s'ils m'épargnent ce soir. Promis, juré, craché, ce sera la dernière fois.

Je respire un grand coup, il ne faut surtout pas que Christian, s'il me répond, sente que je suis malade, sinon il me fera galérer du haut de son petit pouvoir de merde, il me trouve trop fière m'a t'il déjà dit.

Je range mon orgueil dans le coffre fort du désespoir, je le ferme à double tour, tandis que je compose son numéro sur mon clavier de téléphone.

Cinq minutes plus tard, au bout d'un nombre incalculable de sonneries, j'entends mon « héro » articuler un « allo » excédé au bout du fil.

« Allo ! Christian » ? Fais je d'un ton faussement enjoué.

« Peux tu passer me voir » ? Ca fait deux mois que je ne l'ai pas vu, en dehors d'une soirée organisée chez une amie, il y a une petite quinzaine de jours.

Il n'a pas l'air d'être décontenancé par mon appel, je sais que c'est un noctambule...

« Dans une heure ça te va ? »

« Ouais super, à tout' ».

Je me remets en position foetale me demandant ce que je vais bien pouvoir lui raconter et qu'il entendra pour la millionième fois de sa vie de quelqu'un qui ne peut le payer. « Fais moi crédit jusqu'à demain» ?

Je m'endors un court instant d'un faux sommeil, peuplé de seringues, de dealers, de poudre et de flics.

A force de mouvements désordonnés et incontrôlables, je finis en bas de mon lit. De peu, j'ai manqué ma bassine à angoisses où stagne mon vomi vert fluo.

Dring...Je déplie ma carcasse agonisante et me rends à la porte après une dernière salve de gerbe à côté de mon lit. J'arrange mes cheveux devant le miroir de l'entrée, j'ai le coeur qui semble vouloir sortir de ma poitrine tellement il bat fort. Je suis la rescapée d'un tsunami opioïde qui attend l'aide humanitaire depuis des jours...En vain.

« C'est moi Chris ».

J'ouvre la porte à l'espoir, il me paraît très mince quand je croise son regard dans l'entrée. La peur qu'il s'en aille me fait serrer mes sphincters, afin que ce qu'ils retiennent, ne se répande pas sur le palier à ses pieds. Je le mets de suite à l'aise, je n'ai pas la force de polémiquer.

« Je suis malade et j'ai donné mes dernières thunes tout à l'heure à une copine qui n'est jamais revenue. Il faut que tu m'avances un gramme au minimum et au maximum ce que tu veux » lui dis je d'un trait...

En s'approchant de moi pour me dire bonsoir, j'entends le bourdonnement de ses insipides paroles dont je ne saisis que trop bien le sens : « Je ne peux pas, j'ai trop besoin de thune, bla, bla,.bla »...A cet instant, JE SAIS qu'il ne peut repartir sans me donner la précieuse poudre.

Je pense au poignard posé sur ma table de nuit, j'ai envie de lui planter dans le cou pour qu'il connaisse ma souffrance et ma détresse. Des images affreuses inondent mon cerveau malade, mais, je suis sans force et à bout.

Je refuse ses dénégations, je prends les clés sur la porte que j'ai fermée à double tour et, une fois dans le salon, en hurlant, je menace de me jeter avec elles par la fenêtre, si il ne me donne pas, là tout d'suite, de sa putain d'came de merde.

Je sais qu'il déteste le scandale, si je me maudis en mon for intérieur, ma fontaine d'hiver noie déjà mes remords sous son torrent glacé.

Sans un mot, Christian sort le paquet miracle qui me fera revivre quelques heures durant. De mes mains fébriles j'ai déjà attrapé la cuiller, mais il me faut un temps fou pour coordonner mes mouvements. Christian m'aide à maintenir l'équilibre précaire du précieux mélange tout crachant des imprécations que je n'entends même pas, tandis que je cherche une veine pas trop sclérosée, vite, vite, sinon je vais mourir une nouvelle fois.

Christian se lève sur un « good trip et bonne année Catherine » d'une voix glacée venue d'outre tombe, du caveau de ses certitudes erronées. Je lui désigne du menton le trousseau de clés planqué sous un coussin.

Il s'en va sans un mot, les accrochant dans l'entrée après avoir ouvert la porte, comme un amant de longue date qui, à l'issue de l'ultime dispute, partirait sans se retourner. Il me laisse là, liquide, vide et prostrée, sur mon îlot désert et glacial, habité du spectre de mes nuits sans came, les intestins déchirés, devant le festin à venir de mes veines en débâcle...



Ame d'hiver habillée de déchets de lune

Grelottant au vent glacé de mes réveils

Rames échouées sur mes récits d'infortune

Morceau de banquise je dérive au soleil.

D'un désert blanc j'ai recouvert mes matins

Pour que l'amer se retire de mes yeux

Guetté le jour où un souffle divin

Changerait mes larmes en perles des cieux.

Sachet de brume, envol ou fardeau

Marée soudaine ou dérobade

Les larmes chaudes de l'héro

Coulent dans mes veines malades...


Par Catherine
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Vendredi 16 mai 2008
Pour la première fois de ma vie, en 1979, je suis incarcérée à la prison de Fleury Mérogis, j'ai alors 26 ans. Je suis dans un état second, choquée par cette juge qui nous a collé Cathy et moi en taule, pour quatre grammes de shit...

Je ne me souviens plus de mon arrivée à Fleury, seule l'odeur des douches sales, du savon, des cellules d'arrivantes sombres et angoissantes, de chiottes ouvert à tous les vents, d'yeux baissés ou détournés en d'intestinales solidarités, le bruit angoissant des clés qui claquent de serrure en serrure, envahissent ma mémoire. Tant de portes pour si peu de liberté.

Impossible de dormir malgré la fiole de médicaments. Mes insomnies ont la bouche pâteuse, les lèvres desséchées, elles sont peuplées de cris, de bruits, de coups dans les portes qui me renvoient à toutes mes douleurs. Des filles hurlent, appellent à l'aide, leur soif de vivre ou de mourir s'exprime par gorgées d'onomatopées. Mais, leurs voix éraillées par les nuits sans sommeil, viennent griffer en vain le temps mort et l'inertie de l'écho. Mes illusions rendent leur dernier soupir.

J'ai mal dans tout mon corps, je peux sentir mes nerfs et mes muscles bouger en moi, ils réclament leur pitance opiacée. J'ai l'impression que la peau arrachée par un savant dépeçage, on m'a placée là, pour m'observer souffrir. Oeilleton voyeuriste, sinistre judas, porte cyclope qui claque au nez de ma souffrance et de mes frustrations... Les jours s'étirent plats, identiques dans le sablier du temps, à la taille si serrée, que chaque seconde me semble être une éternité. Souverain il se pose comme une étole sans fin, déposée sur l'épaule de l'ennui, linéaire et sans mesure, jusqu'à l'éternité. De grains de sable en grains de sable, derrière ma porte le temps est effrangé.

Je bondis lorsqu'elle s'ouvre pour le courrier ou la promenade que je ne veux louper pour rien au monde. Mais invariablement, elle me ramène frustrée, de la chaise à mon lit, de mon lit à mes rêves et de mes rêves à l'avant, celui du dehors, avant la prison. Je n'ai rien d'autre à faire que combler ce vide immense qui m'habite, en jetant des petits bouts de rien dans mon néant. Ecriture et bla bla incessant. Pas de mobilisation personnelle pour mon écologie interne et son développement durable. Je ne sais pas même qu'ils existent. Je me sens juste dépossédée de moi, de ma personnalité, du lever au coucher, au sein d'une organisation immuable qui ne m'appartient pas.

A côté de moi Alexia, ma co cellulaire, sanglote tournée contre le mur. Ça fait maintenant plus de trois semaines qu'elle a ses règles. Les miennes se sont taries comme la majorité des femmes emprisonnées qui se dessèchent de l'intérieur. Comme si inconsciemment, être une mère ou une femme en prison, n'avait plus de sens. J'ai beau écrire avec elle, lettre sur lettre, personne ne s'inquiète de ses litres de sang déversés. Comme si l'éminence de leur tarissement était une évidence, dans cet endroit hors de la vie.

De temps à autre soeur Blandine entre rapidement dans la cellule pour donner les médicaments évasion. Ces milliers de petites scies, de grappins, d'hélicoptères, de tunnels creusés, écrasés dans une fiole que nous avalons avec avidité. Elle tapote la joue d'Alexia en lui disant que ce n'est rien, que ça va forcément passer. Je suis atterrée. La proximité m'est insupportable. Ses pleurs, les gargouillis de son ventre, ses hoquets, ses spasmes, ses gémissements, ses larmes et ma rage traversent en d'électriques diagonales, l'espace clos de mon cerveau. Je décide de passer à l'action. Je refuse cette misère triste et silencieuse, dans laquelle je ne me reconnais pas.

Lorsque le lendemain, la soeur entre dans la cellule distribuer les cachets, j'insiste pour qu'elle s'occupe concrètement d'Alexia. J'ai élevé le ton, je sais que ma voix porte. Elle recule, puis se dirige vers la porte, de biais, en crabe. C'est alors que je tente de la retenir par le bras, mais seul, son voile me reste dans la main découvrant ses cheveux courts. A ce moment, je me moque de tout, du prétoire, du mitard et de tout le reste. Je m'en fous !...Pour une fois, soeur Blandine ne dit rien. Dans un silence pesant, elle inscrit sur son cahier Alexia pour le toubib.

Je ne la sens pas très à l'aise, lorsqu'au détour d'un couloir, nous nous croisons à nouveau.

Dans la cour, concentrées en de petits groupes, des femmes. Jeunes pour la plupart. J'en connais de nombreuses. Je les ai croisées dans Paris, au détour d'un plan came...

Je discute et rigole avec elles, même si je me demande ce que je fous là, à regarder ma part d'ombre multipliée par plusieurs moi. Violentes, débiles, critiques ou énervantes je les porte toutes en moi. Je les suis je toutes à la fois. Comme un aimant elles m'attirent, puis me révulsent dés que je tourne mes pas, car je déteste de toutes mes forces, ce que leur miroir me renvoie de moi.

J'entre dans des joutes verbales où la violence est aux aguets, tapie au coin d'une phrase ou à l'angle d'un simple mot. Je me mesure, je juge, je jauge et je m'octroie, avec mon verbe agile, des mots censeurs, sournois et menaçants censés m'éviter la confrontation physique que je déteste tant. Misérable despote de mon petit état policier, je m'enferme dans mes prisons.

Cependant, je suis loin d'être prête à comprendre ou analyser ma vie et à déterminer ce dont je voudrais me débarrasser. Je n'ai même pas conscience de cette possibilité. Je n'en suis pas là encore. Pour cela il me faudrait me regarder en face et mieux encore, me faire aider. En tout état de cause, pour voir mes propres fesses, il me faudrait un miroir.

De retour dans ma cellule, j'installe un arc en ciel dans ma tête. Après avoir fait l'écrivain public pour celles qui ne peuvent ou ne savent pas rédiger une lettre, j'écris à mes fils. Eux me croient en maison de repos. Ma mère réceptionne les lettres estampillées Fleury Mérogis. Sainte Geneviève des bois les ballade...Puis, elle brule les enveloppes sur l'hôtel du non dit et du secret.

J'adhère mollement. Sur ce point, ma volonté s'exprime avec paresse. Je sais au fond que ma peine sera brève, même si je ne suis pas encore jugée au bout de quatre mois. En attendant, je crayonne dans ma tête des dessins d'avenir avec eux, pour éviter que présent ne me dévore. Je leur écris des poèmes débiles, dégoulinant de culpa, que je ne leur envoie pas.

Je suis :

Mère morte

Quand flotte à ma surface

Le coeur brûlé

De tous mes égarements.

Mère morte

Quand mes dernières audaces

Arrachent à votre ciel.

Des bouts de firmament.

Mère cure

Quand la chaleur de vos trop, pique

Et fait grimper mon vif argent

Lorsque la fièvre de vos suppliques

S'envole sous ma main de maman.

Mère veille

Quand mes habits de trêve

Habillent vos journées

Que je customise vos rêves

pour les faire scintiller.

Alors, à cet instant seulement,

Je redeviens étoile de mère...
Par Catherine
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Vendredi 16 mai 2008
Je viens de sortir de prison grâce à Danièle Mitterand je lui ai écrit deux mois plutôt quand François Mitterand, son socialiste d'époux, venait de se faire élire. Nous sommes à la mi décembre 1981 Je suis prête à accoucher lorsque les soeurs de l'hôpital de Fresnes m'annoncent ma libération. Je pars en ambulance dans l'hôpital de mon choix. Le père noël vient de vider sa hotte à mes pieds...

27 Décembre 1981. Pieds dans les étriers, j'attends dans une pièce, la dilatation de mon col qui ne se fait pas. Il est presque 14 heures maintenant,. Ca fait des heures que j'attends ici, allongée sur cette table, sous cette énorme lampe à la lumière crue. En fait, je suis là depuis 8h30 du matin après plusieurs jours d'hospitalisation, durant lesquels, chaque jour, une infirmière m'a glissé dans le col de l'utérus un petit comprimé censé provoquer l'accouchement. Rien. Que dalle ! Nada ! Peau d'balle et balai d'crin ! De temps en tant une infirmière ou la sage femme viennent constater la dilatation de mon col entre mes jambes en l'air. Pas grand chose. 5 cts, 5 francs pas plus. Comme moi, il s'est arrêté d'évoluer.

Je ne sais pas avec certitude si ce sera une fille, je n'ai passé aucune échographie durant ma détention, aucun examen rien de rien. Mais je la sens, je la sais là, en moi. Elle ne veut pas venir et je la comprends, je lui suis totalement solidaire de sa peur de ce monde que, moi même, je n'arrive pas à regarder dans les yeux.

Derrière mes paupières qui se font lourdes, je me repasse en boucle les images de ces derniers mois. Je me revois dans mon déni de grossesse les cinq premiers mois puis, je revois l'acceptation qui me fait me promettre, quoiqu'il arrive, de ne pas accoucher en taule, mon bébé n'a rien fait qui lui vaille cette punition. Je ne l'accepte pas. Je me vois ouvrir, toutes les cinq minutes, les fenêtres de mon passé. Pas pour le comprendre. Non. Pour le ressasser. Maux comptent double dans la comparaison.

Dans mes habits d'avant, seule au milieu de mes vides, je passe mon temps, au lieu de me remplir, à me bourrer de vent.

Je revois le palais de justice et cette cour qui me condamne à 16 mois de prison dont 6 avec sursis. Je revois le mitard des premiers jours d'incarcération. Seule dans mes cinq mètres carrés, le grillage devant la porte, l'assiette en plastique, la solitude qui m'oppresse jusqu'à l'étouffement. Je peux même sentir l'insoutenable odeur du chiotte qui a creusé ma mémoire pour y planter, indélébile, l'indicible moment. Je peux sentir chaque seconde transpercer le coeur de mon ventre elles, qui malgré tout, en me donnant la rage, m'ont obligé à me tenir debout. Je revois mon transfert de la prison de Fleury Mérogis jusqu'à celle de Fresnes, entravée comme une chienne avec mon gros ventre qui m'empêche de voir mes pieds. Où aurai je pu aller dans cet état ? Comment courir ? Toute la violence de la prison se concentre dans cette image.

A 14 heures un toubib qui m'ausculte décrète qu'il faut me césariser d'urgence. Branle bas de combat et pas de course jusqu'au bloc. Installation des champs opératoires et cliquetis du matériel. J'assiste à toute la préparation. J'ai peur. J'ai peur de quelque chose d'impalpable, de sournois, d'indéterminé, d'imminent qui m'oppresse en continu sous la lumière verticale qui me transperce. Le masque à oxygène, le blanc des murs, des blouses et la lumière cyclope me font penser à un linceul qui se resserre sur moi. C'est la première fois qu'une anesthésie me fait peur...

Dans mon brouillard post opératoire une voix me parle, là sur ma droite. J'ai la bouche pâteuse et mon cerveau semble flotter dans un bocal de chloroforme. Mes pensées se suivent mais ne se ressemblent pas. Elles se baladent dans le bocal sous le lumière oblique et crue.

« Madame vous avez une petite fille...Elle pèse 2kg 600 ».

Je tente un effort pour tourner la tête tout en la relevant alors qu'un éclair de douleur me déchire le ventre.

Est ce qu'elle va bien...parviens je à articuler d'une voix inaudible. Est ce qu'elle a tous ses doigts...Elle est normale ?...Je tente d'émerger de mon anesthésie.

Oui, absolument normale tout va bien...Elle va un petit peu en couveuse et ensuite on vous la ramènera...Reposez vous en attendant. Comment voulez vous l'appeler ?

Lyndia.

Lyndia, je m'entends répéter un seconde fois, comme en écho de ma voix redevenue claire.

C'est en fauteuil roulant que le lendemain matin je me rends dans le service des prématurés dans lequel se trouve ma fille. C'est mon frère qui me pilote entre les couveuses. Des bébés minuscules dorment ou s'agitent au milieu des tuyaux qui les parcourent. Durant les quelques minutes que dure le slalom je flippe et je projette. J'ai peur d'avoir mis au monde un de ces enfants là. Si petits. Trop petits. Comme une peine infligée à mon inconsistance. Punie pour toute cette lâcheté face à la vie et ses réalités. Je recommence à vivre lorsqu'enfin, je découvre ma fille et que mes poumons se remplissent à nouveau d'air, libérant mes alvéoles de l'apnée des heures passées. C'est la plus grosse du service me souligne l'infirmière qui pointe son index à l'ongle impeccable en direction de la couveuse. Alors que je m'approche, je découvre ébahie un joli bébé tout rose qui tête une tétine en faisant du bruit, comme si sa vie dépendait de l'impulsion donnée à la succion.

Lorsque je vois le pansement sur son front j'interroge.

Oh, ce n'est rien, juste une petite coupure, elle avait le front collé à votre ventre quand le chirurgien a ouvert...

Je ne le sais pas encore mais elle contaminée par le virus du sida que je lui ai transmis dés sa venue au monde. Probablement par le biais de cette coupure. En cette année 81 beaucoup de mes amis consommateurs de produits stupéfiants, se retrouvent aveugles, sourds ou bien perdent leurs cheveux par plaques entières quand ils ne meurent pas. Je ne suis pas épargnée. Le sida n'en est qu'à ses balbutiements, je suis plombée et je ne le sais pas...

Amende à payer... Pressée verbale...délits de fuite ou d'initiée...Attention brouillard...Mirages dangereux...Ne pas dépasser la vitesse indiquée...Accélérateur...lignes blanches continues...discontinues...je vous aime...vous consomme...vous dépasse et vous vomis aussi... Auto croûtes sur les bras... Pas d'arrêt aux péages...Pas d'essence de vie... déliquescence... Conduite à risques...à contresens...Maso fûtée......Prison...radar...Hépatites ...Sida...et HP... La mort a priorité.
Par Catherine
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Mercredi 21 novembre 2007

Saint Maurice le 21 11 2007

Christophe mon garçon,

A la veille du vote des lois sur la condition pénitentiaire, j’ai rouvert la boite de Pandore. Je me dis qu’à défaut d’abolition, il reste quelque espoir d’une amélioration des conditions de détention en général. J’aimerais que tu me donnes une vision sans fioritures de ta pensée, parce que pour moi, ce n’est pas simple. Je navigue entre utopie carcérale et réalisme implacable. Une partie de moi voudrait que le paléolithique carcéral soit en plein déclin et que l’hermétisme centrifuge qui "blood shake" les hommes dans le brouillard du droit, d’ici peu ne soit plus. Que les nouveaux textes de loi les fossilisent. Pourtant, je vois bien que dans l’Olympe des droits de l’homme, les dieux ont détourné les yeux, courbés sur leurs monceaux de rapports accablants. Et que, les mots qui dénoncent ou qui montrent du droit, ne sont que des palabres qui cachent la forêt, où poussent, haines et intérêts centenaires.
J’aurais voulu croire en l’authenticité de la mythologie humaniste mais, elle surnage dans le bourbier sécuritaire, à la surface duquel, flottent les consciences humaines, la morale, les valeurs citoyennes, l’éthique et tout ce tas de conneries de mots fourre tout qui tentent de nous faire croire que nous avons un libre arbitre. Foutaises ! Tous nos rêves reposent dans le berceau des illusions.
Mon autre partie d’une lucidité quasi médiumnique pétrie de ce quotidien que nous vivons depuis des années, me ramène très vite sur terre. Je sais que ces nouveaux textes de loi sur la condition pénitentiaire, vont claquer une fois de plus, comme une paire de menottes, sur les poids niés de la réalité. Froide, clinique, absolue et sans appel. Et, subtile et sinueuses, torture et inégalités sociales continueront d’épouser les contours du droit. Fatiguant pour moi de naviguer entre miel et Piment...
Et vous autres les dangereux, ceux qui mordent...au mauvais hameçon, les Rottweillers de la grande meute sociale, l’état va continuer de vous euthanasier par injection létale, étalée dans le temps. Longue, lente et douloureuse perfusion de néant. Surtout ne rien dire, garder la musulière. Et, dans le grand labo carcéral, à l’abri des regards, l’expérimentation va pouvoir continuer sa funeste parade. Tests sur la résistance humaine pour mater les dissidents sociaux et trouver une réponse génétique ou psychiatrique à leurs comportements. Il faut bien justifier l’enferment et rassurer les gens. Tandis que sans fourrure, vous êtes dépecés vivants.

Et, entre ces murs qui vous enferment, vous compactent et vous compressent, à force de passer le temps, il se dilue jusqu’à en devenir liquide et finit par tomber, goutte à goutte, sur vos fronts, jusqu’à vous rendre fous. Comble du raffinement. Cadeau du Pacs entre psychiatrie et prison. Contrôler pour dominer quel qu’en soit le prix. Diviser pour mieux régner en individualisant les peines. Et, sur la poitrine des hommes, refleurissent des étoiles à cinq branches, marquées du sceau de l’intolérance et de la discrimination... positive ou non. Puis, imploser le pardon à coups de taser, d’électro chocs, ou de cachetons. Oraison de la raison.
Quant à la réinsertion et la réintégration, elles ne sont que les momies du « Sarkophage » sécuritaire, exposées au musée du vent .

Tu sais, dernièrement, en relisant le tas de courrier que les gars m’ont envoyé de taule, ces dernières années, je me rends compte que beaucoup sont cassés. Ils survivent en phonétique et vivent le présent comme ils se conjuguent. Au passé ou au futur antérieur à la prison. Ils n’ont d’autres perspectives que le tryptique carcéral. Leurs souvenirs restent clairs et lucides, pour la plupart d’entre eux, mais ont si profondément foré leur mémoire que parfois, des déperditions s’opèrent et laissent échapper des morceaux d’avant, dans des éclats de vivre aussitôt réprimés. Ils n’osent plus dire ou se rebeller sous peine d’être transférés loin des leurs, ou pire encore, se retrouver psychiatrisés en UMD. Alors, en pointillés, ils se repeignent un horizon, par touches de vengeance fantasmées et successives et des couleurs d’évasion. Enfin, tout ce qui permet de tenir face à l’indicible. Seul le poison de l’espoir en maintient quelques uns en vie, un petit peu encore, eux qui, souvent, n’ont ni famille, ni amis, ni relais, ni soutien à l’extérieur. Voilà pourquoi tous ces hommes font des paquets d’hier qu’ils glissent sous leur lit. Pour ne pas oublier qu’un jour ils ont été vivants.
D’autres, font un ultime choix de liberté, émasculant leurs demain, plutôt que les vivre dans de si terribles conditions. Un suicide tous les trois jours au sein d’une mécanique bien huilée. C’est dingue mais personne ne dit rien ! Que des chiffre implacables et froids dans des colonnes de statistiques. Mais, je ne te raconte rien que tu ne saches déjà. N’est ce pas ?

Tous les jours je me demande comment tu arrives à tenir debout, face à ce présent que tu vis en rafale ? Quant à ton frère comment n’est il pas mort après ces années d’horreur carcérales et d’isolement ? Comment faites vous pour supporter la vision de ces hommes, jeunes, vieux et malades qui agonisent, puis crèvent comme des animaux en cage, dans l’indifférence quasi générale. Normal ce sont les méchants, à l’image de ces gosses qu’on appelle mineurs délinquants, en oubliant qu’ils sont des adolescents. Il n’y a pas très longtemps l’un deux, très jeune, s’est pendu en prison. Et bien d’autres encore, comme Eric Blaise, meurent couvert de bleus dans l’opacité d’un quartier disciplinaire à la première incarcération...

Au milieu de toutes ces horreurs, hier, ton coup de fil m’a rassurée. Oui, je suis rassurée de te savoir aussi fort, malgré toutes ces mauvaises nouvelles concernant ton petit frère. Pour lui, c’est la dernière ligne droite et comme tu me l’as dit, il va falloir qu’il puise en lui d’incroyables ressources, face à la machine à broyer. C’est elles qui lui permettront de franchir vivant la ligne d’arrivée. Nous en avons tous trois conscience. Comme je te l’ai dit au téléphone je l’ai vu samedi dans un remake d’éléphant man, avec un pied qui ressemblait à celui d’un Mamouth. Et...Toujours pas de plâtre. Et pour être sur qu’il ne puisse se faire opérer dehors, on parle de lui révoquer 10 mois de sursis datant de 1998...Delphine Boesel se rendra le 21 décembre au tribunal de Bobigny afin d’éclaicir cette histoire.
J’ai cru comprendre que tu avais dit au chef de détention de Saint Maur que ta courtoisie légendaire ne pourrait durer bien longtemps, au regard de ce qu’on lui faisait subir et que, de temps à autre, il te demandait des nouvelles de Cyril. Remercie le pour moi, juste pour ce geste.

Pour alléger ma lettre je te raconte une anecdote. Y’a un type gentil, catholique pratiquant, alter mondialiste, écologiste, qui achète équitable, roule en vélib et tout et tout qui m’envoie, de temps à autre, des prières pour toi et ton petit frère depuis des mois. Dans un mail, il y a peu, alors que je répondais à des questions qu’il me posait sur toi, il a paru surpris que je lui dise que tu n’avais jamais eu d’histoire en détention avec les surveillants. Et, que les deux seules fois en douze ans où tu t’étais retrouvé au mitard, étaient une réponse aux deux tentatives d’évasion que tu avais commises. Celle par hélicoptère, au dessus des prisons de Fresnes, et la seconde il n’y a pas si longtemps, à la très sécuritaire centrale de Lannemezan. je lui dit que tu avais réussi à parvenir jusque dans le garage des surveillants, en utilisant des souterrains, dont ils avaient oublié l’existence. Du Prison Break pur jus dans sa 1ère mouture. Episode pour lequel tu vas repasser en jugement et à l’issue duquel, une condamnation viendra s’ajouter aux 45 ans que tu as à faire.Il m’a demandé pourquoi les médias n’en avaient pas parlé et pourquoi tu n’avais pas d’histoires avec les surveillants. Ne surtout pas faire de vagues pour éroder la grande falaise sécuritaire, et sur lesquelles viendraient surfer, des abolitionnistes hawaïens et leurs yoko lélé ai je répondu. Puis, je lui ai expliqué qu’il n’y avait qu’un journal Toulousain qui avait parlé de cette tentative d’évasion dans ses colonnes dans lesquelles tu avais été surnommé « l’homme araignée ». Le type n’en revenait pas, alors, après les questions d’usage, pour savoir si il y avait eu des violences, et après que je lui ai raconté la douceur de ton expédition, il était estomaqué. je lui ai expliqué qu’une évasion comme la première, au dessus de Fresnes, servait la sécurité mais la seconde effectuée tout en douceur, la contredisait. Enfin il a fini par me demander si je priais dieu en ce moment et je lui ai répondu : « Oui, il a deux jours j’ai prié Dieu, avec lequel j’étais en froid depuis un bon moment et vous savez ce qu’il m’a m’a dit à propos de la prison ? A moi aussi l’Enfer-me-ment » !!!

Tiens, pour corroborer mes arguments d’hier, à propos de la médicalisation du monde par enfants interposés, je te livre un extrait de mon expérience sur le sujet, que j’ai écrit sur mes blog. Je ne sais pas comment aujourd’hui je suis debout, comment j’ai réussi à éradiquer de ma vie, la camisole chimique que l’on avait déposée sur mes épaules de gosse, simplement parce que j’étais turbulente. Tout ce qui se passe actuellement n’est que la continuité d’une politique de contrôle savamment orchestrée. Mais ça, comme le reste tu le sais déjà...
Aujourd’hui, lorsque je discute avec des psychiatres ils disent que je suis une exception. Moi qui pensais être définitivement socialisée, une fois encore, du haut de leurs certitudes, ils me classent hors norme !
Les bons docteurs et les droits de l’enfant.
Hôpital silence, blouse blanche et secret...Ma mère est entrée dans le bureau du docteur psychiatre après m’avoir demandé de l’attendre sagement dans cet horrible couloir...J’ai le cœur au bord des lèvres...Odeur d’éther et ventre serré. Je vous en prie madame, asseyez vous...Chuchotements couperet... « ca rac té rielle », votre fille est « caractérielle ». J’ai tout entendu. Je ne sais pas ce que ça veut dire vraiment mais, j’ai compris que c’est une maladie.
Avec ce seul mot, Le docteur vient d’enfermer dans son « fourre tout » médical mes peurs, mes angoisses, mon anxiété de petite fille. Occultée l’ambiance à la maison d’une violence inouïe. Tout ça parce que j’ai refusé de faire ses tests à la con. Il m’a demandé de dessiner un arbre. Moi, je dessine très bien j’ai pris mon temps pour reproduire à l’identique le vieux pommier, du verger de mon grand père, tordu et nervuré. Mais, je n’allais pas assez vite à son goût. Il a ensuite voulu qu je mettre des cubes l’un sur l’autre suivant leur face et je ne sais quoi d’autre d’affligeant pour mesurer mon intelligence.
Ensuite, il m’a demandé si j’avais déjà eu des rapports sexuels. Je ne savais même pas ce que ça voulais dire, ou si je jouais avec des garçons. Non j’ai répondu je me bats avec eux quand ils embêtent mon petit frère. Puis, il a fait le tour de son bureau et m’a demandé de baisser ma culotte aux pieds de ma chaise. Il a glissé sa main entre mes cuisses, au bord des lèvres, doucement, furtivement, du bout des doigts, sans forcer. Il m’a demandé de ne rien dire à ma mère avec ses mots de docteur, comme un secret d’initié qui n’intéressait pas les adultes et encore moins les parents. En clair, il m’a saoulée et je l’ai détesté d’emblée. Je ne suis pas folle ok ? Je manque juste de concentration et j’ai une sensibilité exacerbée. Je m’ennuie en classe, tout me semble trop lent. Je suis une hyperactive avec des collisions de pensées incessantes qui me perturbent . j’ai droit à deux bureaux et quatre cases au fond de la classe dans lesquelles je ne retrouve jamais rien. Je bouge tout le temps. Je suis une « zenophobe » probablement... Pour faire mes devoirs correctement il me faudrait du calme à la maison. Or, chez nous la météo familiale est complètement déboussolée. C’est un jour soleil, un jour nuage, pluie de coups et tonnerre de voix. Et même si derrière les cris de mon père brille l’amour de ma mère, impossible d’apprendre une leçon. La terreur règne en maître à la maison. J’ai une dizaine d’années. Gros temps dans mon cœur. Les gourous institutionnels l’ont décidé. Je suis malade... Je dois prendre des cachets... De l’Epanal la journée et le soir du Théralène.
En classe, pas de concentration, je suis ailleurs. Avec ma mère pour la plupart du temps. J’ai peur qu’elle aie mal. Que mon père lui fasse mal. Je n’apprends rien à l’école. Tant et si bien qu’elle a décidé de me placer chez les sœurs, avec la mienne... Nous ne rentrons que le week end à la maison. Pour une fois, je ne suis pas mécontente de quitter la prison familiale. Debout sur mes rêves je guette mon destin.
Plage de douceur... Odeur de cire... encens d’église...Ma petite soeur s’est évanouie deux fois à la messe...exode de la mémoire...Dentelle des souvenirs...Psy tes cachets font foi...
Lorsque nous sommes sages, sœur Marie Dolorès nous permet de lire « La vie des saints » avant de dormir. J’adore lire. Chut...Je ne dois pas employer ce verbe, les sœurs disent qu’il n’y a que Dieu que l’on doit adorer...L’histoire de la vie des saints me fait pleurer. Pas des larmes de peine. Non. des larmes de cœur, c’est pas pareil. J’aime cette sensation. Je la crée, je l’invente même. D’ailleurs, pour la retrouver je chante souvent des chansons tristes dans une langue inconnue. Elles « métallisent » mes pensées d’un composite acier qui me renforce tout en me faisant vibrer. Elles sortent de mes tripes, me bercent, m’apaisent et me font voyager. Née du bonheur d’être triste, une vague mélancolique déferle de mes yeux dés que je les entonne. Elles s’envolent dans ma voix et ne m’impriment pas. Mes racines parlent au désespoir qui étouffe mon enfance. Blues d’école de la vie. J’y dérive comme un morceau de banquise au soleil. ...
Je trouve les saints merveilleux. Eux aussi font du bien à ma tristesse. Plus tard, comme métier je veux faire sainte. Pas religieuse, non, c’est toujours pareil et je déteste leurs vêtements. Je veux être sainte. Sainte Thérèse d’Avilla, sainte Bernadette ou Saint François d’Assise, mon préféré.
Catéchisme ! Sœur Raphaël m’appelle depuis cinq minutes déjà pour son cours. Elle passe et repasse devant ma cachette. Dans mon placard je ne bouge pas, je ne respire pas non plus. Je ne veux pas qu’elle me voie. Je sais que c’est péché mais je ne veux pas y aller. Tant pis ! Je ferais un « notre père » et un « Avé » et puis aussi un dessin du paradis avec Adam et Eve, je lui avais promis.
Samedi à la confesse, je n’en dirais rien au curé car, même si il ne dit rien à Dieu, à elle, il va le répéter. J’aime trop sœur Raphaël, je ne veux pas lui faire de peine. De toute façon, ça changera pas grand chose, J’invente les ¾ de mes péchés. Les vrais sont creux, insipides, identiques ; colère, jalousie, gourmandise. Ils me font honte, ils m’ennuient aussi. Dieu ne m’en voudra pas, il sait lui aussi que je suis malade. D’ailleurs, je suis sure qu’il l’a su bien avant les médecins. Pour sœur Raphaël il le saura aussi. Il le sait sûrement déjà puisqu’il sait tout. Il y a plein d’autres choses que je ne dit pas aux sœurs ni au curé. Par exemple, elles ne savent pas que j’adore le diable, enfin, mon père... J’ai pourtant très peur de l’enfer. Pas celui de chez moi. Non. L’autre, celui d’après. Mais je ne peux pas leur dire ça elles ne comprendraient pas... Je prie matin et soir pour ma famille, pour que nous soyons tous réunis au paradis. Paraît qu’il n’y pas assez de place dans le caveau familial. Je sais que Dieu n’est que bonté et le curé aussi... Il ne me touche que les genoux...

Il était une fois...Une marchande de foi...qui vendait de la foi...dans la ville de foi...Vite... Mon Dieu... j’ai le très grand regret...le péché vous déplait...ferme résolution... ne plus vous offenser...faire pénitence. .. Ainsi soit il.

La maîtresse ne m’aime pas. Elle m’a refusé le mot « Albatros » au jeu du baccalauréat en cours de français. Elle a dit que j’inventais des mots, que ça n’existe pas. Elle a donné le point à sa chouchou. Je m’en fous elle est nulle, elle ne connaît rien. Pas même les oiseaux...
Je suis d’une sensibilité épidermique. Je pressens les évènements. Je les ressens si fort au fond de moi qu’ils s’inscrivent dans ma peau. Picotements, fourmillements et démangeaisons géantes. Ils me terrorisent parce que je ne les comprends pas. Mes nuits sont remplies d’ombres menaçantes, de planchers qui craquent sous le poids des gargouilles et des monstres. Je les sens là, tapis, prêts à bondir.
A l’école, je partage les jeux de mes copines, l’esprit habité de catastrophes naturelles ou pas. Sans crier « gare », elles peuvent m’amputer à tout moment, arracher à ma vie les personnes que j’aime le plus au monde, dans un futur plus ou moins proche. Je ne marche pas non plus sur les lignes impaires que forment les dessins des trottoirs. Je ne prononce pas non plus certains mots, ma mère pourrait mourir... Je fais ces rituels tous les jours, ma prière tous les soirs. Malgré mon nouveau « pyjama » chimique, mes peurs sont toujours là...Epanal 3, 4 le médicament se décline en force de dosage suivant le besoin.

Nerfs en pelote... Tricot médical... Dix mailles à l’envers...Une faille à l’endroit... Chimiothérapie de l’enfance... Toxicomanie émergente...

Quand je rencontre la « secte » j’ai douze ans environ. La secte des hommes araignées. Ils sont plusieurs au milieu de ma solitude et de mes peurs, il y en a tout un nid. Ils n’ont pas de mains, ils ont des araignées...Des araignées à cinq pattes cachées ici ou là, sous la table ou dans un coin. Elles grimpent, s’accrochent, furètent, se promènent sur ma nuque, mes cuisses, mon ventre ou mon dos. Enormes, velues, venimeuses, inquiétantes. Je suis tétanisée j’ai peur des araignées. La p’tite bête qui monte...qui monte...
qui monte...qui monte...qui monte...qui monte...
Vite, vite, un coup de Baygon-Epanal-Théralène pour effacer tout ça....
Bon voilà, un exemple parmi tant d’autres de la psychiatrisation des enfants. Elle se propage de l’ adolescence à la mort. A moins de sortir du système. Moi j’ai réussi. Mais combien en sont morts et combien de mômes avalent de la Ritaline ?
Pour finir sur une note optimiste dimanche dernier, lendemain du parloir avec ton frère, je suis partie en vacances tout l’après midi avec l’association "Expression libre". Tu sais cette association qui m’avait invitée à monter sur scène, il y a quelques mois, pour Slamer avec d’incroyables musiciens. C’était la première fois de ma vie. Je t’avais dit que ça avait été super. Et bien là, je dois remonter sur scène le 1er décembre et je suis allée aux répétitions dimanche. C’est une sensation indescriptible face à de merveilleux musiciens qui m’ont porté. Si le bonheur existe, il ressemble à ça. Le soleil se lève enfin sur ma vie. Je suis si heureuse.
Dis à tes amis, qui ont leur famille sur Paris, que cela se passe de 20heures à 23 heures à l’espace Kiron 10 rue de la Vaquerie Paris 11ème . Métro Charonne ou Voltaire. C’est un très bel endroit.
Je te redis tout ça au téléphone.

Je t’embrasse et t’aime à perpétuité.
Maman

Par Catherine
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Vendredi 28 septembre 2007

PRISON BREAK ,ou comment une série télévisée peut fédérer des millions d'euros tout en nourrissant une image décolorée du monde, sensationnelle et stéréotypée qui se substitue à la réalité de tant d'hommes, de mes fils en particulier, qui continuent de crever dans les entrailles de la bête, dans la partie la plus douloureuse et opaque du colon, appelée quartier d'isolement...

FICTION : Les héros, deux frères emprisonnés, dont le cadet est venu sauver son frère condamné à mort, il s'est tatoué sur le corps les plans de la prison qui doivent servir à l'évasion de son aîné.

REALITE : Le « haro » jeté sur deux frères emprisonnés, dont le cadet a tenté de faire évader (2001) son frère condamné à vie.
Il a tatoué dans son cœur le plan du désespoir et de l'amour qui doit servir à l'évasion de son aîné.

Dans « Prison Break », outre l'élément affectif qui se dégage de la série, le drapeau des valeurs morales est brandi en contrepartie de cette histoire d'amour et d'évasion. Planté dans l'émotionnel collectif, il imprime son imaginaire, qui, d'émotions chocs en émotions toc, s'amenuise de jour en jour. Il abandonne la réalité de la vie au profit d'émotions fictives et fabriquées qui le rassurent quant à son identité.

Ce qui fait la force de cette fiction, sont ces deux histoires d'amour contrariées, entre les deux frères bien sur, mais plus que tout, ce drame « Shakespearien », ce « Roméo et Juliette » carcéral. Dans cet interdit amoureux, entre le prisonnier et le médecin de la prison qui n'est autre que la fille du sénateur de l'état, chaque téléspectatrice (eurs) peut se reconnaître.

Le scénariste n'a pas oublié de médicaliser la réciprocité amoureuse, il rappelle à l'aide de « flashs back » judicieusement disséminés au fil des épisodes, les quelques petits problèmes de drogue et de dépression que la toubib a connu dans son « passé fictionnel », avant de travailler en prison.

Si elle aide son amoureux de prisonnier à s'évader, ce que chaque téléspectateur attend la langue pendante à chaque nouvel épisode, c'est parce que c'est une ancienne droguée.

Ouf ! la morale est sauve !
Dans NOTRE REALITE, lorsqu'une assistante sociale tombe amoureuse de mon fils aîné, qu'un surveillant, un directeur de prison, ou le psycho flic d'une brigade d'élite, s'émeuvent devant sa personnalité, le diagnostic claque comme un tir de flash ball, dans le dos d'un adolescent : c'est un syndrome de Stockholm, doublé d'une manipulation...
Exit, le romantisme de la série et son cortège de sentiments sucrés et humides...

En filigrane apparaît dans la série, « la grâce » ultime, ce droit de vie ou de mort que le grand méchant sénateur espèce de dieu territorial, peut appliquer à tout moment du scénario. Ce coup de fil quasi divin, tient le spectateur en haleine sur le tempo émotionnel et affectif.

Chacun(e) d'entre eux (elles) peut s'identifier aux personnages à travers cette histoire ayant pour ressort l'amour, la vie et la mort ainsi que la confrontation morale des axes du bien et du mal.

Ils s'émeuvent devant une série larmoyante, mais ne sont pas réactifs face à la réalité, ils n'y n'adhèrent plus.
Leur sensibilité télévisuelle a remplacée l'action. Les effets spéciaux de la série comme ceux de beaucoup d'autres, de pubs ou de téléfilms ont pris le pas sur la réalité.

Dans la vraie vie, finis les effets spéciaux, les couleurs qui accrochent l'œil, des hommes continuent de souffrir ou de mourir de la barbarie carcérale dans des quartiers d'isolement obscurs.

La burka cathodique empêche les téléspectateurs de regarder la vie dans les yeux, ils les gardent définitivement baissés devant la nudité crue et violente de la (notre) terrible réalité.

L'intégrisme télévisuel et émotionnel a guillotiné leurs sentiments.
Lors de la grand messe de « Prison break », l'excitation affective culmine, elle menotte devant l'écran des millions d'adeptes qu'elle enferme dans des émotions exaltées, nombrilistes et artificielles, les déconnectant de l'autre, de la réalité.

Ainsi, « d'électro émotions » hebdomadaires ou quotidiennes en téléfilms ou séries, les véritables sentiments disparaissent au profit d'une sensiblerie stérile et improductive.

« Prison break » atteint des sommets financiers, grâce à l'ampleur de l'emprise émotionnelle, au tsunami psycho affectif qu'elle suscite. Dans cette faille béante peuvent s'engouffrer, publicitaires, annonceurs de tout poil et autres « Merlins enchanteurs » du bizness sécuritaire et libéral.

Cette série joue en virtuose sa partition affective, faisant exploser l'audimat, cet empereur de l'audience qui aspire de son énorme paille télévisuelle, l'imaginaire collectif des téléspectateurs.

Malgré l'incommensurable déséquilibre, j'assume seule, depuis des années le combat afin d'obtenir un procès équitable pour mes enfants, dans un dossier instruit uniquement à charge.
Espérant ainsi attirer l'attention des plus nombreux sur des pratiques carcérales barbares et judiciaires injustes, dont les notions de droit et d'humanité ont été définitivement bannies.

Je veux également, démontrer que cette histoire de frères est une histoire de vie et d'amour, que mon fils Cyril est l'anti thèse du Caïn biblique qui tua son frère dans un accès de jalousie.

Dans la réalité un surveillant a été blessé parce qu'il avait tiré sur l'hélicoptère alors que cela était formellement interdit.

Nous sommes là, bien loin de la fiction de « prison Break » une fois de plus.

Nombre de nos représentants politiques, brandissent le droit des victimes en étendard, alors qu'ils ne les respectent pas, puisqu'ils s'en servent comme bouclier humain, s'abritant derrière celles ci, dés qu'ils veulent occulter une réponse à une question embarrassante, ou faire aboutir des mesures liberticides pouvant fertiliser la loi organique des finances (Lolf).

Enterré sous des excréments sécuritaires, le code de procédure pénal attend au fond des quartiers d'isolement que la démocratie torche sur l'étendard du droit, la « Ré publique ».

Dans cette froide et clinique réalité, aucune identification possible, pas d'écran pour renvoyer les images de cet univers sombre, opaque et concentrationnaire, enfoui dans les catacombes de nos consciences endormies.
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Par Catherine
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Samedi 1 septembre 2007

Oui, nous sommes tous profondément bouleversés par ce qui est arrivé au petit Anis ainsi qu’à tous les autres enfants victimes de prédateurs sexuels. Mais, certains d’entre nous sont également bouleversés lorsqu’ils apprennent qu’ un bébé vient de mourir d’un surdosage (7 fois la dose) médicamenteux (Kalétra) administré par le corps médical avec une substance dont la prise n’est pas recommandée avant l’âge de deux ans et qui n'a aucune AMM (autorisation de mise sur le marché).

Ils sont également choqués lorsqu’
une petite fille de 4 ans et sa mère sont victimes par deux fois de menaces de mort, proférées par des types cagoulés, dont une devant son école maternelle, suite au livre poubelle et diffamatoire d’un journaliste ordure en mal de reconnaissance (ils se font la belle).

Choqués de constater que cette petite fille, née avec un poids 960 grammes, est devenue anorexique suite à ces deux agressions. Et choqués par dessus tout lorsqu'ils constatent le battage médiatique que font Nicolas Sarkosy et madame Rachida Dati autour de cette dramatique affaire de pédophilie, alors que par ailleurs elle n'intervient pas lorsqu'elle est interpellée par courrier recommandé du danger que court cette petite fille en ne répondant pas à la famille.

Il va sans dire que des mains courantes et des certificats m édicaux ont été établis et un courrier a été envoyé au procureur de la république soulignant la notion d’urgence liée au risque vital qu'encourt cette enfant.

Alors quoi ?
Il aurait il deux poids deux mesures ?
Des bons et de mauvais drames ?
N’y aurait il que les enfants victimes d’abus sexuels qui auraient le droit d’être entendus?
Ne sont ils pas eux mêmes, victimes d’un sombre enjeu politique ?

D’une redoutable efficacité communicationnelle monsieur Sarkosy a bien compris qu'en surfant avec dextérité sur les archétypes de l’inconscient collectif, peur et dégoût, il ferait légitimer par le peuple ses nouvelles mesures liberticides et anticonstitutionnelles. Individualisant son discours, se disant choqué, bouleversé, révolté, il se place ainsi sur un pied d'égalité émotionnelle et humaine avec l'opinion cruellement en manque de figure de proue. Ce qui lui permet de pondre des lois à un rythme effréné sur les tempos d'une transe collégiale alimentée par une musique de « Techno sécurité », soutenu dans son entreprise de coalition émotionnelle par sa muse sécuritaire Rachida Dati.

Au fond, les enfants sont secondaires, ILS SONTL'ALIBI QUI FAIT LE MOINE !

Ce qui prime avant tout, c’est que toute une masse de gens soit unie dans une émotion violente, vengeresse et partagée, afin qu'elle puisse brosser avec ses élus, les dents de l’hydre liberticide et carcéral.

Ou comment jouer sur l’hyper émotivité de l’opinion sans vraiment traiter le mal en amont.Une sorte de jeux olympiques à l’envers, ou les appels à la vengeance et au rétablissement de la peine de mort remplacent les cris de joie et de liesse collective.

Que des enfants meurent si ils ne sont pas victimes de prédateurs sexuels n'a aucun intérêt médiatico politique...Mais, méfions nous de ces grands élans fusio- émotionnels de masse, où tous ensemble nous hurlons avec les loups : « à mort! à mort ! » contre l’inacceptable fabriqué.

Ces grands élans de sensiblerie collective qui semblent fortifier, par le biais du groupe, nos besoins d’éthique, de morale et de de valeurs et nous donnent l’illusion d’impulser une nouvelle énergie au lien social, devenu aussi épais qu’une ficelle de string qui nous scie les fesses chaque jour davantage.

Et, dans des temps à venir, plus ou moins proches, de nouveaux Staline ou Hitler pourraient s’emparer de l’émotionnel humain collectif et surfer sur la densité de sa vague affective, déclenchant à loisir en lui des ondes de choc, de plus en plus puissantes. Ainsi il pourrait le faire réagir à dessein à chaque fois que le besoin s’en ferait sentir pour légitimer une mesure anticonstitutionnelle, une guerre ou autre horrible velléité de nuire à l'humanité...

Mais là, je retarde parce que n'est ce pas déjà la norme?

Par Catherine
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Jeudi 19 juillet 2007

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La belle, la bête, la cause et les fées…

Il était une fois, au royaume de France, un valeureux et téméraire jeune homme, pétri de
courage qui répondait au nom de Pascal Payet. Il avait réussi l'exploit le 14 Juillet, jour de fête nationale, de s'extraire du ventre de l'hydre pénitentiaire, un monstre à plusieurs têtes qui l'avait avalé quelques années plus tôt, à l'issue d'un sabbat judico sécuritaire.
Depuis des années, il pourrissait, comme de nombreux autres prisonniers, dans les méandres de l'intestin de la bête, dans la partie la plus noire, la plus obscure et la plus putride du côlon. Le quartier d'isolement.
Il y a quelques jours encore, il tentait de surnager au cœur de la diarrhée démocratique et citoyenne qui l'avait digéré et rejeté là, dans le cloaque carcéral à côté de ses frères d'infortune.
Pendant ce temps, la sécurité érectionnelle, bien au chaud et bien raide, allait et venait dans le vagin de nos peurs. Elle fertilisait de son immonde matière le terreau de la Lolf (loi organique des finances liée à la sécurité) et de la récidive.
Depuis sa cellule, Pascal avait été le premier à entendre les pales de l'hélicoptère ronronner dans la moiteur carcérale, son cœur battait si fort qu'il eut peur qu'on l'entendit à l'autre bout du couloir, là où certains matons immatures taquinaient à coup de fouilles abusives quelques DPS (détenus particulièrement surveillés) gros poissons.
A bord de l'oiseau de fer, les fées de la liberté avaient pris place à côté de ses amis
.

Il y avait là, la Fée- Stive et la Fée- Tarde qui adoraient la fête comme leur nom l'indiquait. La Fée-minine, la Fée- Romone et la Fée -Conde qui elles, nourriraient ses désirs. Pour finir la Fée- Rari et la Fée- Stivale elles comptaient le remettre, à toute vitesse, sur l'autoroute de la vie.

Toutes ces Fées étaient venues dans un seul et unique but, ramener Pascal à la vie.
Maintenant, la libellule amorçait sa descente vers le toit de la prison et déchirait de son retors le ciel bleu de Grasse, vidé de ses nuages.
Là, en haut de la colline, Pascal exultait dans cette maison d'arrêt, où depuis belle lurette il n'avait plus lieu d'être. Son cœur pulsait l'incroyable énergie de l'instant. En effet, jugé depuis de longs mois, il aurait dû être en établissement pour peine, en centrale très exactement. Les textes du code pénal étaient très clairs sur le sujet. D'ailleurs la Fée- Odale, la Fée- Tide ainsi que la Fée- cale avaient remanié quelque peu la matière de celui ci, sous l'égide de leur papa, le Père- BEN, deuxième du nom. Ce dernier était le véritable auteur de l'amère loi et de ses codes barrés.
Dans ce nouveau code vénal, l'article 721, à propos des crédits de réduction de peine, avait attiré l'attention des amis de Pascal et de quelques autres.

Tel qu'il était rédigé cet article accordait quelques remises de peine supplémentaires à tous ceux qui pouvaient en bénéficier. Là était la voie légale d'une sortie anticipée. Pascal et plusieurs de ses compagnons d'infortune pouvaient prétendre bénéficier de cet article, à la lumière de son contenu qui dessinait en sa forme initiale, un morceau d'horizon à poser sur des peines à la longueur et à la langueur infinies. Ils s'engouffrèrent dans la brèche légale.
Ils avaient déposé des recours devant les tribunaux administratifs, demandé à faire valoir leurs droits, en terme de réduction de peine, en vain. Les Fées- d'Serre dont la Fée- Odale, la Fée- Tide et la Fée- Cale avaient eu raison des magistrats en remettant les crédules à l'heure. Lorsque l'hydre vous tient elle ne vous lâche plus. Hors de question de donner plus de réduction de peine, malgré ce code pénal qui disait le contraire, le législateur s'était trompé, sa volonté était ailleurs en rédigeant le texte, point barre. Les magistrats eux, semblaient s'en laver les mains sous le robinet de l'indifférence, tandis que les articles de l'amère loi du père BEN, deuxième du nom, étaient interchangeables à volonté. Quant aux avocats, dernière barrière morale du royaume, ils se rebellaient mollement devant le parti pris de la quasi totalité des magistrats qui pliaient devant le pouvoir établi, une fois de plus.
Pendant ce temps, les justiciables continuaient de payer sur avance, dans les cours d'assises ou les tribunaux correctionnels, la pension alimentaire d'un éventuel et supposé futur divorce, entre royaume et magistrature.
Le trio de Fées se sachant tout permis, continuaient de noyer les parquets sous des projets de loi qui débordaient de peines plancher bien cirées et de peines plafond sans autres options que l'oubli.
Pendant ce temps, l'article 721 en question avait été honteusement trafiqué, tronqué et truqué pour finir par être carrément changé. Ce qui confirmait, néanmoins, la validité du bien fondé de la requête, pour faire valoir les droits de ceux qui pouvaient en bénéficier. Tous ceux qui en avaient fait la demande devant les tribunaux compétents avant le traficotage de l'article en question.

Pascal et quelques uns de ses compagnons d'infortune, avaient tenté le coup en pure perte. L'espoir lui, une fois encore, s'était définitivement envolé, il était retourné à sa place dans la boite de Pandore avec les autres maux…
De son côté l'hydre, retenait dans ses boyaux les miasmes et autres résidus, de l'innocence présumée des forcément coupables, dont elle avait la garde. Elle les digérait par petits bouts.
Sa voracité était sans limite, maintenant qu'elle avalait les enfants à la chair tendre, ceux que les Fées- Divers appelaient mineurs délinquants. Des adolescents en somme!
Elle était aidée dans ses basses besognes par toute une team de Fées- nomènes, nées- fastes que l'on appelait les Fées- Rosses, spécialistes des plaies et des bosses. Elles étaient si nombreuses à conjuguer leurs mauvaises énergies que l'on ne pouvait faire exactement leur compte, ni dire combien participaient à la curie sécuritaire.
Pourtant, ça et là, un oeil exercé pouvait en reconnaître quelques unes, parmi les plus virulentes. Par exemple on pouvait apercevoir tapies au détour d'un couloir, la Fée- Lure, la Fée- Brile et la Fée- Mur, prêtes à se jeter sur le premier os à casser venu, dés que l'occasion se présentait. Plus loin derrière, la Fée- Ta elle qui faisait tout un fromage du moindre petit incident, aussi futile soit il. Plus loin encore, se tenait la Fée- selle dont le cerveau s'égouttait encore… Un étage plus haut, on pouvait croiser la Fée- Tichiste celle qui collectionnait les dents des détenus, comme un guerrier sioux les scalps, tandis qu'à sa droite, la Fée- Lonie celle qui aurait vendu père et mère contre le moindre petit avancement, passait son temps l'oreille collée à la porte du bureau des travailleurs sociaux, ou aux œilletons des cellules. Cette dernière était invariablement acoquinée à la Fée- Cule (comment veux tu...comment veux tu…?) celle qui, la gueule enfarinée cherchait de la came ou des cachets lors des fouilles de cellules.

Au dernier étage, au niveau du rectum de la bête, dans les quartiers disciplinaire et d'isolement, se tenaient les Fées- Tuss, un trio d'abjects morts nés, baptisés pompeusement: liberté, égalité et fraternité. Tous trois gisaient depuis des années, au fin fond des entrailles du monstre qui les avait avalé alors que la démocratie venait d'avorter, sous les doigts de l'homme…
Au regard de tous ces éléments, Pascal se dit que le seul moyen de s'extraire du ventre de l'hydre, de ces quartiers d'isolement, de ces entrailles excrémentielles et pestilentielles était de s'évader une nouvelle fois. Prendre la liberté d'assaut car, seule, elle ne viendrait pas à sa rencontre. Il lui fallait délocaliser sa dignité seul et unique moyen de mettre fin à toutes ces pratiques humiliantes et dégradantes. Et surtout, ne plus se casser du dedans afin d'assumer le dehors. Tout le reste n'était que poudre aux yeux, ne servant qu'à nourrir une logique financière bien huilée, ainsi qu'à la mission d'épouvante que se devait de tenir la prison, dans la tête des sujets du royaume de France. Les deux entités remplissaient leur rôle à merveille. A chaque évasion, à chaque petit incident elles brandissaient le spectre des victimes pour assouvir et justifier leur soif de vengeance. Les plus intelligents avaient compris depuis longtemps, qu'en agissant ainsi, les deux entités ne respectaient pas ces victimes qu'elles mettaient en avant, mais qu'elles s'en servaient comme bouclier humain pour accomplir leur triste besogne.
Pascal connaissait fort bien le prix de cette liberté, après s'être extirpé une première fois du ventre de l'hydre quelques années plus tôt. Ensuite, il avait été chercher ses amis en prison, à l'aide d'un hélicoptère, dans un acte de pure amitié. Ce héros sans médaille, ou plutôt ce chevalier devrais je dire, ainsi que quelques autres, ne connaissaient que les revers de celle ci. Depuis qu'ils étaient retenus dans les boyaux du système digestif carcéral, ils ne voyaient que l'envers du décor et du discours: tortures physiques et psychologiques, humiliations permanentes, fouilles à corps abusives et perverses, tourisme carcéral sans fin avec les yeux bandés. Silence des agneaux. Voyage au bout de soi et de la folie, à cause duquel, sa mère et toutes les mères, sa femme et toutes les femmes, ses gosses et tous les autres gosses, s'usaient en des milliers de kilomètres parcourus, pour une petite heure à peine de parloir…hors d'étreinte.
Pascal ne supportait plus de voir ses proches souffrir ainsi. Tous les jours il pensait à sa femme et à sa mère et à ce qu'elles subissaient à l'extérieur. Il ne supportait pas l'idée qu'elles puissent être mises nues, lors d'une visite au parloir, comme cela avait été pratiqué par deux fois, à la prison de Luynes, sur Catherine, la maman de Cyril et Christophe Khider, alors que cette dernière allait visiter Christophe son aîné, derrière un double vitrage de plexiglas appelé hygiaphone. Ca, il le refusait de toutes ses forces et son sang se glaçait, à chaque fois que cette image dessinait ses noirs contours, dans son esprit chauffé à blanc. La réaction était la même, son cœur dont le rythme s'accélérait se serrait ainsi que ses mâchoires, ses poils se hérissaient sous les coulées de sueur glaciales qui déboulaient de nulle part, coulaient le long de son dos, puis venaient mourir sur ses reins. Un afflux de sang faisait battre ses tempes, tandis que des images d'une violence inouïe affluaient à son cerveau.
Il avait écrit à Catherine lors d'un turn- over qui l'avait amené en région parisienne. Elle animait avec des amis, une émission de radio pour les taulard(e)s. Afin de la soutenir dans son combat et parce que son fils Cyril en était à son 50ème jour de grève de la faim, il avait décidé de lui écrire. Dans cette lettre qu'elle avait conservé avec celles de nombreux autres gars, il lui parlait de la souffrance de ses proches. Ni couché, ni assis et encore moins à genoux il voulait vivre debout.

Malgré les images qui se comptaient, en à peine quelques dixième de seconde et qui arrivaient par vagues rapides et incessantes, son cerveau tournait à cent mille tours minutes. Pascal était l'objet d'une concentration inviolable, tous ses muscles étaient tendus vers un seul et unique but et dans un même effort. Il pensait à sa mère, son épouse et ses filles, à tout ce qu'elles avaient subi et rien que ce filigrane, imprimé dans tout son corps, garantissait le succès et la continuité de l'effort.
Dans quelques minutes, il lui faudrait attraper la corde pour sortir coûte que coûte de cette putréfaction, de cet appendice nauséabond de béton, d'acier et de mort, là où le soleil et le jour n'avaient jamais accès.
Rien n'avait été laissé au hasard, ni à son cousin germain aléas d'ailleurs. Maintenant une scie entamait le toit de l'établissement qui s'ouvrait comme une boite de conserve, une boite de sourdine à vrai dire, dans laquelle les gars chuchotent plus qu'ils ne parlent. Alors qu'en se hissant il accédait à celui ci, Pascal n'avait pas vu les Fées- Mères qui étaient venues en renfort. Là, sous son pied droit qui pendait dans le vide se tenait la Fée- Tiche, celle qui lui porterait bonheur, et là, soutenant son pied gauche la Fée- Dère et la Fée- Line qui l'aidaient à rétablir un semblant d'équilibre, tandis qu'elle dynamisaient son projet. Derrière elles, la Fée- Licité encourageait la troupe en lui mettant du baume au cœur, quant à la Fée- Eric grande pourvoyeuse de rêves, elle l'aidait quant à elle, à maintenir ce feu d'artifice et d'étincelles que faisait la scie thermique, en ce 14 Juillet 2007. Apothéose, gloire et magie de l'instant!.
Pendant ce temps, sur les Champs Elysées, la parade annuelle battait son plein les armées déroulaient leurs sempiternelles Fées- d'armes, au pas de lois obscures, ou bien encore à bord de chars brocardés aux couleurs de la patrie, sous le fier regard de Nicolaï, le nouveau petit roi du royaume de France.
Alors qu'il s'accrochait à la corde, Pascal, durant une fraction de seconde, ne put s'empêcher de penser à un tir potentiel de la part du mirador ou d'ailleurs, de la part des matons qui le voyaient partir, tandis que sa chair embrassait le souffle des pales et que ses yeux brillaient dans le vent. Il avait suivi le procès des frères Cyril et Christophe Khider, comme de nombreux autres, au cours duquel le débat avait tourné autour des tirs des surveillants sur l'hélicoptère, alors qu'un otage était à son bord et que 300 types se trouvaient en bas sous l'appareil. La pilote avait reçu une balle à deux centimètres de son siège et une autre avait frôlé le réservoir de kérosen. Quant à Cyril le petit frère de Christophe, il avait reçu une balle dans la jambe et le surveillant qui avait tiré sur la pilote, des éclats de mur qui l'avaient blessé à la poitrine. Mais, Pascal s'en foutait de mourir là, maintenant, car la force, la densité et l'intensité du moment l'avaient ramené à la vie, et ça valait tous les trésors du monde.
L'adrénaline circulait dans toutes les cellules de son corps, emplissait son cerveau, faisait battre ses tempes et envahissait son corps tout entier qu'elle faisait vibrer de son formidable espoir, de son électrique vague, de cet oxygène qui lui avait été refusé durant toutes ses dernières années.

Alors que l'oiseau de fer s'envolait dans le ciel, Pascal ne put s'empêcher de regarder sous lui l'hydre, dont les contours bétonnés s'amenuisaient à une vitesse incroyable. Maintenant, elle n'était plus lorsqu'il la regardait, qu'une petite verrue "plan-terre" sous les pas de sa liberté. Il se mit à serrer ses amis dans ses bras, en remerciant toutes les lampes à souder l'amitié du monde et en se disant qu'il se devrait d'épouser toutes les causes de la terre…pour les Fées…
Soudain, par dessus l'épaule de son ami, juste à côté du pilote, il vit une autre fée qui lui souriait. A bord de l'aéronef, tous restèrent sans voix, tant ses dents de nacre projetaient de lumière dans l'habitacle.
"Je suis La Fée- Nix" dit -elle d'une voie mélodieuse et flûtée. "Pascal je suis venue pour toi car ton esprit chevaleresque et courageux nous a séduit, nous les Fées, et je suis celle qui à partir d'aujourd'hui, va t'aider à renaître de tes cendres…

Tous les gars qui pourrissaient dans les quartiers d'isolement à l'annonce de l'évasion étaient regonflés à bloc: "bonne chance Pascal, force et détermination à toi" pensaient ils en souriant avant de se re mettre à construire dans leur tête, des tas de grappins, d'échelles, d'hélicoptère et autres rêves d'évasion. Bonne chance...

Moralité: la sécurité n'abolit pas les rêves de gosses elles les étayent et les renforcent.
Elle ne résout pas la criminalité elle la produit. Le tout avec une logique financière bien huilée qui n'enferme que les pauvres et tous les laissés pour compte...sans Fées.

Par Catherine
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