Publicité

Présentation

Catégories

Recherche

Derniers Commentaires

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Recommander

TEMOIGNAGE

Dimanche 28 octobre 2007

Quand la sécurité arpente le trottoir de nos peurs, derrière le mini string social, coincé dans la grande république, on peut apercevoir son paradis liberticide, parfaitement épilé. Prêt à engloutir les dernières libertés du monde…

Tandis que sous le poids des actes dégradants et des humiliations, la glace se fendille, craque et fond, sous la banquise pénitentiaire grondent des océans d’amer aux vagues de rancune, des tsunamis de haine et de colères maintes fois refoulées, dont la violence nourrie de frustrations va tout dévaster sur son passage. Inonder les ravins d’injustices et les vallées de désespoir creusées par l’ère des sommets…du fric, noyer les montagnes de dédain et les forêts de mépris et araser toutes les inégalités.

Et sous l’iceberg, rongé de misère et de sang, poussent dans les cruelles ornières, profondément labourées, pensées chrysanthèmes, fleurs de révoltes et roseaux d’amitié. Et, tout au fond des cellules, dans les rêves d’évasion, s’envolent à bord de « libellule » tous les « Papillon »…


J’attends depuis 12h30 dans la salle d’attente de la prison, j’ai parloir à 13h30 mais, il faut se présenter impérativement ¾ d’heure avant pour se faire enregistrer. C’est un copain de Cyril qui est venu me chercher dés 10h30, avec sa femme et ses enfants, en bas de chez moi pour m’accompagner à la prison de Meaux Chauconin. Avec les résidus de la grève d’avant-hier, je préfère anticiper vu que l’accès à la prison est très difficile et les bus, au départ de la gare de Meaux, disparates.

Je n’ai évidemment pas dormi de la nuit après les évènements de ces derniers jours, durant lesquels Cyril a eu des tas de problèmes avec l’administration pénitentiaire, après que certains agents l’aient plaqué au sol et tordu sa jambe cassée à sa sortie de l’hôpital.

Derrière son guichet fermé, la surveillante, kit piéton greffé à l’oreille, discute tout en mangeant un sandwich, tandis qu’une femme lui réclame, en vain, un formulaire adéquat pour un dépôt de linge.

A moins dix passé la surveillante clôt sa conversation téléphonique, et nous jette un regard torve, dans lequel on peut lire toute la passion de son métier. La file d’attente s’est étoffée mais, je suis la première.

« Bonjour madame

« Nom du détenu

« Cyril khider

« Ah vous n’avez pas rendez vous madame !

« Oui bien sur, je suis venue ici par pur plaisir et ce ticket de rendez vous je l’ai fabriqué cette nuit ! »

Bien que pour l’administration pénitentiaire ce ne soit pas une preuve suffisante, je lui colle sous le nez le ticket que ma délivré la machine, sur laquelle on prend les rendez vous. J’ai l’impression de vivre un remake d’une veille de grève ou d’un samedi matin avant un pont de quatre jours, à la poste, quand un seul guichet fonctionne. Alors qu’elle finit par trouver le nom de Cyril sur sa petite liste d’une vingtaine de noms, elle s’approche de la vitre du guichet avec un sourire appuyé. Mais, je m’arme de patience.

« Ah madame vous n’avez pas de permis de visite pour la personne concernée !

« Non bien sur, ça fait d’ailleurs six ans ½ que je viens au parloir en esquivant tous les contrôles et en passant à travers les murs »!

Tandis qu’elle se lève, tout en faisant semblant de farfouiller dans un tiroir, dont elle ne sort rien, je lui dit que c’est elle qui m’a remis ma carte magnétique pour la prise de rendez vous, trois semaines auparavant, et que pour cela il me fallait avoir impérativement un permis.

« Madame votre fils est au mitard vous ne pouvez pas le voir.

« Il est sorti ce matin je l’ai eu au téléphone, et, quand bien même y serait il, la loi en vigueur indique que le premier rendez vous, pris avant le placement au quartier disciplinaire, doit être honoré ».

Malgré le froid, je sens des gouttes de sueur perler entre mes omoplates et couler le long de mes reins, mon cœur qui s’emballe et mes nerfs me lâcher, tandis que derrière moi les familles s’impatientent. Néanmoins, l’enjeu est trop important et le but de cette horrible femme, clairement affiché. Je refuse de perdre pied ou de jeter l’éponge, à l’image de ma cirrhose de foi en l’être humain, dans des moments comme celui-ci.

Puis, son collègue arrivé sur les lieux entre temps, beaucoup plus sympathique, lui fait comprendre de lâcher du lest, lui faisant remarquer que puisque j’avais eu mon fils au téléphone, il n’y avait pas de problème. Vexée, elle ne peut s’empêcher de rétorquer que ça ne veut rien dire. Elle s’empare du téléphone pour appeler dans la prison un collègue qui lui confirme ce que je viens de mettre 20 minutes à lui expliquer.

Les derniers miasmes de cette mésaventure s’effacent, à l’instant même où, Cyril, affublé de ses béquilles, entre dans la cabine du parloir. Nous sommes une heure plus tard.

Quand il me serre dans ses bras et qu’il m’embrasse dans le cou, la vie circule en moi à nouveau. Je lui demande comment va sa jambe, il me répond que ça va, bien qu’il faille l’opérer après la méchante torsion que les agents ont exercé sur sa cheville et qu’il a peur de rester handicapé, mais qu’il refuse de se faire opérer à l’hôpital de Meaux où on lui a changé trois ou quatre fois de plâtre et refusé de lui mettre de la résine qui aurait évité cette opération. Je ne peux m’empêcher de penser que si la loi était la même pour tous, il se ferait opérer dans l’hôpital de son choix après avoir bénéficié d’une libération conditionnelle.

Je suis terriblement angoissée. Puis, il me demande de ne pas m’inquiéter que tout finira par s’arranger…C’est déjà l’heure de repartir, je suis à pied, il gèle et il n’y a pas de bus pour aller à la gare à plusieurs kilomètres de là et les amis sont partis. Je suis anéantie. Puis, un couple me propose de me ramener près de chez moi ce qui, en ce moment précis, me réconcilie avec le reste de l’humanité. Il est 18h30 passés lorsque je débarque chez moi, vidée mais heureuse d’avoir vu mon garçon…

A suivre

Par Catherine
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 28 octobre 2007

Dans la décharge humanitaire, débordant d’immondices, de pourriture et de misère, attendent dans de grands sacs poubelles, les déchets de la pauvreté que la broyeuse sécuritaire va recycler et rentabiliser. Et, tout au fond du vide ordures, jetée par le gang des postiches, de la démocratie, le serment trilogique rarement tenu : Egalité, fraternité et liberté.

Juillet 2004:
Ce matin, je prends le train pour la prison de Luynes, où a été transféré mon fils, Christophe, que je n’ai pas vu depuis quatre longs mois. Pas de moyens pour financer le tourisme carcéral. Evidemment mon désespoir se rend, cerné par le bonheur de revoir mon enfant. J’ai envie de crier, de chanter et de rire, des bulles de plaisir ont envahi mon cerveau, elles éclatent à mes tempes et me plongent dans une délicieuse ivresse. A part ce parloir, rien d’autre n’a de corps en ce jour de juillet, dissipé, léger, mutin et heureux.

Après trois heures et demi de train, je débarque à Aix en Provence sous un soleil écrasant qui a séché le ciel de ses nuages. De la gare, je prends un car pour Luynes.

Arrivée sur place je dois faire le reste du chemin à pied, je n’ai pas d’argent pour prendre un taxi et, comme la majorité des prisons, celle de Luynes est très excentrée.
Mon téléphone portable se met soudain à sonner tandis que je m’apprête à demander ma route au premier venu.

Intriguée par la voix que je ne connais pas, je comprends que la jeune femme au bout du fil m’appelle de la part de Christophe qui s’est débrouillé pour que quelqu’un vienne me chercher à Luynes et me dépose à la prison. Une fois encore, je bénis toutes les lampes à souder l’amitié au milieu des barreaux...Elle se présente à moi avec un large sourire, son mari est aussi incarcéré. Elle me dépose sur le parking de la maison d’arrêt.

C’est une prison carrée, de construction récente, aux angles pointus. Quelques touffes d’herbes ça et là, ont résisté au cagnard et aux enfants. Dans la salle d’attente, je mets une pièce dans le distributeur de boissons. Je suis aussi déshydratée que la justice. L’appareil ne me rend pas la monnaie de ma pièce et pas de bouteille d’eau non plus.

Mauvais présage ?

Nous entrons dans la prison, les autres familles et moi, où nous restons coincés plus d’une heure sous un soleil de plomb. L’attente est interminable...Je propose à une femme très âgée, affublée de béquilles, de se reposer sur mon bras, tandis que je demande alentour si l’attente est habituelle. Au moment où l’on me répond que, non, ça n’est pas normal, un maton vient me chercher pour m’extraire du groupe des familles. Il me demande de le suivre. Une porte d’entrée se trouvant à droite de celle d’accès au parloir s’ouvre à notre arrivée. Il semblerait que je sois dans la partie administrative de l’établissement. Je suis rapidement fixée sur mon sort quand deux flics à l’accent marseillais viennent m’expliquer que je dois subir une fouille à corps si je veux voir mon fils.

Je suis seule, ils sont nombreux, ils ont le pouvoir, je suis abasourdie par leur chantage d’effectif.
Je leur rétorque que Christophe a une mesure hygiaphone, c’est à dire qu’il y a entre lui et moi un double vitrage en plexiglas, excluant tout contact physique entre nous et, de fait, je ne peux ni le toucher, ni rien lui remettre, si telle était mon intention.

Il est évident que je n’ai rien sur moi, je suis habillée de façon si légère, qu’une simple torche électrique braquée dans mon dos me ferait une radio ! J’ajoute que je dois franchir les portiques de sécurité comme n’importe quel autre visiteur, rien à faire, je ne peux y couper. Mon sac de linge est donc fouillé, souillé en moins de trois minutes, balayant deux heures de repassage méticuleux. Des pensées de haine germent dans ma tête, même si elles ne fleurissent pas...

Une matonne est appelée à la rescousse pour pratiquer la fouille à corps. Je suis interloquée par ces pratiques sans raison valable, sans moral et sans éthique. Mon émotion est en miettes devant cette violence aveugle qui s’étale à perte de vue... Normalement, en cas de suspicion avérée, je dois être conduite dans un lieu prévu à cet effet, afin d’y être fouillé dans des conditions acceptables, si tant est qu’elles existent, soit : un commissariat, soit : un local prévu à cet effet. Là, je me retrouve entre la porte d’entrée de la prison, par laquelle je suis entrée deux heures et demi plus tôt, et la porte d’accès aux bureaux, dans une minuscule entrée où face à moi, sur un mur, courent des boites aux lettres.

Je n’en reviens pas. Je me défais de mon pantalon ultra-léger, de mon Marcel, de mes sous-vêtements et de mes tongs devant cette femme qui a décidé de m’humilier. Je m’en rends très vite compte.

Elle refuse de me rendre mes tongs une fois qu’elles ont été fouillées et alors que je lui demande poliment de bien vouloir me les donner.
Je lui rappelle que je suis pieds nus sur du béton, que je suis malade et invalide, que cette fouille est totalement arbitraire. Je ne suis ni incarcérée (et quand bien même ce n’est pas une raison), ni mise en examen, je suis juste une maman qui vient visiter son enfant.

Cynique, elle ricane se mettant, d’un coup, d’un seul, sur un pied d’égalité avec cette horrible américaine passée en boucle dans les médias elle qui se délectait de la nudité de prisonniers musulmans, à quatre pattes traînés au bout d’une laisse à la tristement célèbre prison d’ABOU-GRAÏB. Elle me fait tourner sur moi-même complètement nue, me faisant lever les bras. Puis, elle entreprend de fouiller ma chevelure, ma bouche, mes oreilles, sous mes pieds, entre mes doigts en ricanant dans un rituel propre aux vrais bourreaux. Elle se délecte de ma nudité. Je me recule alors qu’ elle tente de me toucher sous les bras, je ne supporte pas cette proximité. Je lui fais quand même savoir que seule l’envie de voir mon fils me permets de me dominer.
A peine la porte ouverte Derrick et son pote me récupèrent plein d’espoir quant à ce qui a pu être trouvé sur ma personne, le : « elle n’a rien » de la surveillante semble beaucoup les décevoir et les plongent même dans des abîmes de perplexité. J’accède enfin au parloir avec des heures de retard, heureusement que je dors sur place et que je n’ai pas de timing serré pour prendre un train ! Je suis bouleversée en voyant apparaître Christophe dans la cabine de parloir, quatre longs mois que je ne l’ai vu.

Que c’est dur pour une maman de ne pouvoir toucher son enfant, l’embrasser, le humer, le serrer dans ses bras, de la pure torture 100% pur jus.

L’atmosphère est à couper au couteau, que dis-je à la tronçonneuse, tellement la tension est grande.

Les émotions, les frustrations refoulées, les ressentiments exacerbés, la volonté de nous empêcher de communiquer électrisent l’ambiance. Elles planent, emplissant de leur brumeuse densité les quelques mètres cubes d’air vicié de la cabine sculptés de tant de souffrances contenues ou raisonnées.

Au bout de quelques secondes, Christophe me demande ce qui s’est passé, pourquoi ils ont mis tout ce temps avant que j’arrive dans la cabine de parloir. Il se met à pleuvoir dans mes yeux et un torrent de larmes déboule au bord de mes paupières baissées. Je n’arrive pas à endiguer la tempête émotionnelle qui me secoue, alimentée par des colères trop longtemps refoulées.

Je sens qu’au premier mot gentil de sa part, l’avalanche va se déclencher.J’ai beau essayer de respirer par le ventre, je n’arrive pas à prononcer une seule des phrases prévues. De son côté il ne peut me prendre dans ses bras pour me réconforter, cet horrible double vitrage en plexiglas l’en empêche. Je finis par lui avouer ce que je viens de subir contrainte et forcée une fouille à corps. Il est blême, il appelle le responsable du parloir pour lui faire part de ses doléances. D’un ton courtois mais glacial il lui fait savoir ce qu’il pense et toute l’ignominie liée à de telles pratiques. Il ne laissera pas passer. Le maton est livide mais par pour les mêmes raisons que mon garçon. Paniqué il repousse la porte disant à travers celle-ci, sans réussir à contenir le claquement de ses mâchoires qui s’entrechoquent, sur les tempos de sa lâcheté : « C’est pas contre vous monsieur Khider ni contre votre maman ».

Pendant ce temps je dis à Christophe que tout ça n’est pas grave, qu’il laisse tomber, je n’ai pas envie que poussé à bout, il commette l’irréparable pour me défendre, à savoir : frapper un surveillant. Même si ce n’est pas son style d’être violent ou de perdre pied. En dehors, des 40 jours de mitard en 2001 pour la tentive d’évasion, il ne connait aucun incident lié à la discipline. Mais, il est des situations où, le raisonnement et la bienséance n’ont plus cours.

Pour la première fois, j’entends de la bouche de mon fils les mots « porter plainte ». Ce qu’il me demande de faire dès mon retour à Paris.

Juste avant mon départ de la cabine, je vois arriver une équipe de matons cagoulés juste avant le départ de Christophe du parloir. L’un des cagoulés marque un temps d’arrêt pour me montrer l’un de ses biceps, qu’il essaye de faire rouler sous son tee-shirt en pliant le bras. Je sais que c’est de la provocation mais, je suis complètement angoissée, quant à la suite des événements.

Il va me falloir attendre deux longs jours pour connaître l’issue de ce déploiement de force.
Le surlendemain, lors de mon nouveau parloir, je subis, une fois encore, la fouille humiliante de l’avant veille, sauf que cette fois-ci, la matonne monte d’un cran dans l’abomination et exige que je tousse avec les jambes écartées. Je ne peux m’empêcher de lui demander pourquoi cet acte de barbarie, et si le fait de tousser pendant ses règles lui faisait expulser son Tampax, essayant par cette remarque désobligeante, de lui faire mesurer l’inutilité et la stérilité d’une telle fouille. Par ailleurs, elle a oublié d’inspecter le kleenex que j’ai déposé sur les boites à lettres en arrivant. Maigre consolation, mais j’attends que les deux pandore reviennent pour pointer son omission, véxée elle passe par toutes les couleurs de l’arc en ciel. Cet acte primaire de ma part est à la mesure de son degré de bêtise et, si je n’en suis pas fière, je ne le regrette pas.

Dès que je vois Christophe dans la cabine, j’oublie que je suis à la prison d’Abou-Graïb et me réfugie dans le bonheur d’être avec lui, bien qu’il est extrêmement tendu.On le serait à moins !

Il m’explique que les ERIS (brigade de surveillants encagoulés) ont cassé à coup de masse certaines cellules de l’isolement, pour tenter de trouver, je ne sais quoi, dans on ne sait quel but...

Une fois encore, nous perdons ½ heure, sur l’heure de parloir qui nous est impartie, à répéter nos phrases qui rebondissent ou viennent mourir aux pieds de ce double vitrage qui scinde nos émotions en deux. Main dans la main, de chaque côté de la vitre, bien plus loin que notre inconditionnelle relation mère et enfant, dans la douleur, nous nous faisons frères de sang.

Je pressens déjà le procès corrida à venir, au cours duquel pénitentiaire et justice vont exiger la queue et les oreilles de mes garçons.

Puis, dés mon retour sur Paris, je me vide de mon sang, plus de plaquettes sanguines et trop de stress, à l’hôpital, je me fais transfuser régulièrement.

Je ne peux rien dire, rien faire, en dehors de ce que je fais déjà.

Je me contente de survivre sur la pointe des pieds...

Voilà, c’était en Juillet 2004 j’avais envoyé cette lettre (que j’ai corrigé pour l’adoucir) un peu partout, dont une copie à l’Afp, pour alerter sur les nouvelles philosophies carcérales et pénales et leurs applications...

En vain. Seul Ban public l’avait mise sur son site, et, le journal l’Envolée, publiée.
J’ai déposé une plainte qui a été classée sans suite au bout de trois ans, il y a peu, à nouveau, je me suis portée partie civile et aux dernières nouvelles, mon dossier d’aide juridictionnelle qui était soit disant égaré, vient de refaire surface.

Peut on se faire complice de cela ?

Par Catherine
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 9 avril 2007

Je reviens des prisons de Strasbourg et de Rouen, où je suis allée visiter mes fils au parloir, ces dernières 48 heures.

A peine rentrée de vacances, j’ai dû sauter dans un train dès 8 heures du matin à la gare de l’est, qui se trouve à l’opposé de mon domicile, situé à Saint Maurice dans le Val de Marne, que du bonheur !! C’est dans un train Corail, vieux et poussif que nous entamons le voyage, la climatisation est réglée en dessous de 15°, ce qui est super agréable quand il fait froid et qu’il tombe des cordes comme c’est le cas actuellement. Tous les gens présents dans le wagon cherchent un moyen de se réchauffer, soit à l’aide de pulls ou de vestes, pour ceux qui ont eu le temps de regarder la météo avant de partir, soit comme moi, par un recrocquevillement stratégique au fond du siège, qui me laissera quasi paralysée au bout de 4 heures ¾ de voyage. Pour l’heure, j’attends la voiture bar qui a été annoncé il y a presqu’une heure pour pouvoir prendre ma trithérapie que je dois impérativement prendre avec une collation. A peine arrivée, je saute dans un taxi, direction la prison. Une fois à l’intérieur de la taule, comme d’habitude depuis deux ans, je suis mise à l’écart, je passe les portiques de sécurité détecteurs de métaux sans aucun problème, lorsqu’une surveillante vient vers moi, pour me passer à la « poèle à frire », autre détecteur de métaux, de proximité cette fois. Je rappelle que je vois mon fils derrière une vitre en plexiglas, qu’aucun contact physique avec celui-ci n’est possible, je ne comprends donc pas l’intérêt d’une telle démarche. A moins d’être moi-même suspectée de vouloir commettre un crime ou un délit, auquel cas précis, il conviendrait de me mettre en examen ou bien d’exclure ce genre de mesure rédhibitoire, m’excluant du groupe des familles dont je devrais faire partie.

J’oublie un moment ma déconvenue pour ne retenir que cet instant quasi magique, lorsque Christophe arrive dans la cabine du parloir. J’ai tant de choses à lui dire, que les mots se bousculent dans ma tête pour venir mourir sur mes lèvres censeurs obligatoires, j’ai tellement envie de le serrer dans mes bras que la tête me tourne ! Que de frustrations, de non-dits, d’émotions emprisonnées, derrière cette immonde vitre où même nos rires forcés rebondissent, me privant de mon enfant. Montant total de l’escapade :120 euros, train, taxi et bouffe comprise.

Mais de quoi devrais-je me plaindre, Christophe n’est il pas un individu dangereux puisqu’il a essayé de s’extraire de ses 37 années de prison, aidé par son petit frère venu le chercher à l’aide d’un hélicoptère, au dessus des prisons de Fresnes ? C’est ce qu’indique pourtant l’échelle de dangerosité de la justice, qui détermine l’évasion comme bien plus dangereuse que le meurtre en série. Ceci n’est en aucun cas un jugement moral ou de valeur, c’est juste le triste constat d’une mère qui subit l’ire vengeresse des institutions. De plus l’évasion ne cadre pas avec la politique actuelle du tout sécuritaire, qui fait actuellement étalage de son pouvoir et de sa toute puissance...

Le lendemain matin, départ pour la prison de Rouen, cette fois ci c’est à la gare Saint Lazare que je prends mon train. Je suis claquée et question stress rien ne m’est épargné ! Au téléphone on m’a dit de venir une ½ heure avant l’heure du parloir, en l’occurrence j’ai rendez-vous à 13 heures. Je me pointe donc devant la prison dès ma descente du train, après avoir avalé un petit déjeuner succinct dans la 1ère brasserie venue, histoire de prendre ma trithérapie que j’ai oubliée dans la précipitation, puis je file en taxi vers la prison.

Il n’y a personne devant la porte de l’établissement situé sur un grand boulevard, et malgré mes coups de sonnette répétés, la porte de la maison d’arrêt reste désespérément close. La moitié des types passant en voiture sur le boulevard, me reluquent avec concupiscence, il y en a même un immatriculé dans l’Isère, qui descend de sa voiture pour venir me parler, bien que je sois vêtue de façon classique ils doivent me prendre pour une pute, vu que je suis seule sur cette portion de boulevard à faire les cent pas, attendant mon parloir. Vers 1h15, la porte s’ouvre enfin sur quelques familles qui viennent d’arriver, je pénètre enfin dans la salle d’attente et je m’assois en attendant qu’on appelle mon nom. Je suis hors de moi !
Tout à coup une femme se dirige vers moi, regarde mes escarpins et me dit que je vais être obligée d’enfiler d’immondes savates qu’elle me désigne sur une étagère face à moi, car mes chaussures risquent de sonner au portique de sécurité. Je dis non sans réfléchir, enfiler ces horribles nids à microbes, verrues plantaires, champignons et autres joyeusetés de même ordre est au dessus de mes forces. Je n’ai pas d’immunité puisque j’ai le VIH depuis 24 ans. (ma fille de 24 ans est née séropo en 81) je ne dois prendre aucun risque contaminant, à fortiori j’ai assez de mes propres problèmes de santé. Il est hors de question que je déroge à mes règles d’hygiène, c’est à l’AP, en charge de nombreux visiteurs de prendre les mesures d’hygiène qui s’imposent. Quitte à copier les états unis et leur politique ultra sécuritaire, faisons le jusqu’au bout, à savoir que là bas, jamais ce genre de problème ne se poserait vu les risques pathologiques encourus par le (la) visiteur (euse) dans ce pays, qui compte autant de procédures que d’habitants ! Le maton en charge du parloir me dit que je ne rentrerai pas ni pieds nus comme je le lui ai suggéré, ni sans les savates, que je ne verrai pas mon fils etc...Je lui rétorque que ce n’est pas grave qu’il lui expliquera que je n’ai pas eu le droit de le voir juste parce que j’ai refusé d’attraper des maladies. Qu’il devra également expliquer cela à son directeur qui depuis l’arrivée de Cyril déploie des trésors de diplomatie pour que tout se passe pour le mieux dans son établissement. En effet, Cyril a déjà fait quelques mois l’année dernière dans cette prison où il est resté trois mois au mitard soit 90 jours dans moins de 4m2, sans en sortir une seule journée, alors que la loi ne prévoit que 45 jours de cette mesure coercitive dans les cas les plus graves. Tout cela parce que la femme de Cyril venait d’accoucher d’un bébé de 960 grammes soit moins d’un kilo, et que Cyril ne supportait pas l’idée que son bébé prenne des risques dans les transports en commun pour venir le visiter. Il a fini par avoir gain de cause à l’issue de ces 90 jours, comprenant sa date anniversaire, noël et le jour de l’an, joyeuses fêtes ! Je finis par retrouver une paire de tongs au fond de mon sac dont je n’avais vidé la totalité du contenu, la veille, en revenant de Strasbourg qui clot l’incident, ½ plus tard.

Une fois dans la cabine de parloir je serre mon enfant contre moi, ou plutôt c’est lui qui me serre dans ses bras en m’embrassant dans le cou, il m’embrasse pour deux car il sait que son grand frère ne peut pas le faire à cause de l’hygiaphone. Je reste environ une bonne heure et demi avec lui, il me raconte qu’en arrivant à Rouen, il avait directement entamé une séance de sport dans sa cellule histoire d’évacuer le stress lié au transfert, qu’il avait descendu une bouteille d’eau d’un trait à l’issue de sa séance et qu’il lui avait trouvé un goût bizarre. Juste après il a été pris de nausées, de maux de ventre, et de migraine persistante jusqu’à aujourd’hui par intermittence, pour cette dernière. Il en a parlé à l’avocate il y a quelques jours lors de sa venue au parloir. Il ajoute que c’est une des trois bouteilles d’eau ramenées de Fleury Mérogis avec lui dont il est question, il ajoute alors que je lui désigne un maton que j’ai trouvé courtois en arrivant au parloir que celui-ci lui avait mis des asticots dans sa gamelle alors qu’il était au mitard l’année précédente !!!

Coût total de cette nouvelle escapade : 100 euros et un bon kilo de perdu...

Je repense à Christophe qui m’a demandé un mandat pour la 1ère fois en dix ans, il n’a bientôt plus de baskets et je ne peux même pas lui envoyer le mandat salvateur qui est passé dans les billets de train. Strasbourg déjà l’année dernière, Lyon, Aix en Provence, Grasse, Moulins, Perpignan, Strasbourg de nouveau ainsi que toute l’Ile de France, du pur tourisme carcéral responsable de mon dénuement, du fait que je vais bientôt perdre mon appartement. Je ne touche que 540 euros par mois.

Je pense à tous ces incarcérés qui n’ont rien ni personne, et je me dis qu’intra-muros le fossé social est le reflet de l’extérieur, il devient un véritable ravin au bord duquel de nombreux indigents sont en perpétuel équilibre. Impossible pour eux de se torcher le cul, d’avoir du sucre ou du café sans la magie des euros ! Exit les petites touches de mieux être à défaut de confort. C’est en ces lieux qu’on imagine les différences sociales gommées, et bien non ! La prison renferme en son sein le trait indélébile et à peine grossi de toutes les inégalités.

Quant à la longueur infinie des peines, transfuge né de l’accouplement entre veuve noire et socialisme, perfusions d’oubli, hypocrite alternative à la peine de mort. Temps infini de la peine qui les renvoient de la solitude à la haine, de l’humiliation et de la frustration à la rébellion, du désespoir à leurs chaînes. A cela s’ajoute cette excision de la sexualité arrachée aux lèvres de la liberté et qui est une forme de torture.

Et la famille dans tout ça ? COUPABLE ! Elle prend le train ou fait le plein, gobe des anti-dépresseurs ou des trithérapies, elle s’use, elle pleure, s’excuse, courbe l’échine ou espère. Elle croit en des jours meilleurs qui n’arrivent pas, elle est la victime de ce terrorisme institutionnel, cette guéguerre bactériologique en forme de savates ou autres passages obligés pour accéder au parloir libérateur d’émotions, quand celles-ci, ne sont pas condamnées à flotter de part et d’autre d’une sombre vitre.

Le seul côté humain que je reconnaisse à la justice, est son travail sur le génome du même nom. Elle pourra ainsi, identifier les groupes d’individus, ayant des « prédispositions » à la délinquance, de façon à pouvoir les condamner avant qu’ils ne commettent un délit, façon Minority report » comme c’est actuellement le cas pour ma fille coupable d’avoir deux frères délinquants. Elle est même condamnée à mort avant d’être jugée ! Au lieu d’être citée comme un modèle de courage, 24 ans de sérologie HIV ce n’est pas rien, surtout issu d’une contamination mère enfant, la justice s’acharne à appliquer sa « charia » institutionnelle.

En l’envoyant à mon instar, s’user dans des trajets mortifères. La justice précipite ainsi le pronostic de morbidité, lié à ce type de pathologie. Soit en quelque sorte, une mise en danger de la vie d’autrui, de non assistance à personne en danger.

Par Catherine
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 9 avril 2007

C’est pas moi que j’voudrais flancher devant la veuve
J’veux pas qu’on s’dise que j’ai u le trac de la lunette
Avant d’éternuer dans le sac
A la Roquette
Aristide BRUANT


Mounir Benbouabdellah guette le long couloir du Grand Quartier. Après la fusillade, le silence n’est pas retombé, la rumeur des prisonniers assiégés ans les cours remonte comme la marée ? Puis reflue, s’éloigne, et applique à nouveau, accompagnée de la furie des coups de tabouret dans les portes des cellules. Aux fenêtres, les journaux incendiés illuminent le soir. Il est assoiffé.
- C’est foutu, Christophe !
- Non ! Je vais jusqu’au bout... Je réfère crever d’une balle que de payer trente piges.
Un des matons repose la joue sur le carrelage froid. Il a peur. Il a quitté sa stature d’homme de meute. Il est seul. Seul. Son uniforme est bien peu de chose maintenant. Il est conscient que sa vie dépend de la piètre espérance des deux emmurés vivants. Ceux-là mêmes qu’il mordait de haine quelques instants auparavant. L’autre surveillant est seul, lui aussi. Assis par terre. Il veut parler, échanger quelques mots comme si les mots avaient encore une utilité.
« LA Banane en force ! » Ce cri intérieur remonte du passé de Benbouabdellah. Il se souvient de la cage d’escalier de la cité des Amandiers. La Banane, le surnom colle si bien ici à la barre de béton légèrement incurvée. Dans le quartier de Belleville, depuis les barrières, il y a toujours eu les bandes de gamins, ceux du Pékin, ceux de Tlemcen ou de Nadaud, lui le Kabyle, était de la Banane. Et les soirs des années 1990, ceux des Couronnes bombaient en catimini le bas de la rue des Amandiers : Nik la Banane !
Christophe habitait la cité Saint-Blaise, près des Maréchaux. Il avait vécu ailleurs mais il s’était installé là en mars 1995 lorsqu’il braqua le Crédit lyonnais du boulevard Davout. Son histoire d’un autre siècle alimenta la pesse un an auparavant, lors de l’ouverture du procès.
Cherchant à arracher sa mère de la drogue, à bout, il avait repris les armes. « Je n’avais plus de solution... Je n’avais plus d’argent, alors j’ai fait ce que je savais faire. »
Le tribunal demeura sourd.
Trente ans à 30 ans. Plus d’espoir.
A cette heure, plus une once d’espérance du tout, impossible de revenir en arrière.
Des semaines qu’il attendait l’oiseau au-dessus de la promenade. Deux dimanches, trois. Peut-être beaucoup plus. Et chaque dois, il se préparait comme si c’était la dernière. Dans une heure, je volerai. Ce soir, je dormirai à l’air libre.
Douze détenus. Une file silencieuse dans l’escalier, la tête basse sous les cris des crabes. « Ferme la veste ! » « Arrêtez ! » « Sortez vos cartes »... « Ceux-là, tu les mets à la 12. » Puis le passage sous le portique de détection avant de s replacer à la queue leu leu le long du mur sale. Les cœurs de deux hommes battent la chamade. D’un même hymne de liberté. S’arracher au sens vrai du terme. Sentir le corps tiré vers le ciel. Irrésistiblement. S’élever au-dessus des trois barres de cellules. Au-dessus des deux hautes cheminées de tôle, au-dessus des pavillons de la ville, leur « Ripa », le périph, la porte de la poterne des Peupliers, vers la Seine et le métro.
L’échelle de corde est trop courte, puis les balles déchirèrent l’espace d’un pointillé chicanier. Et maintenant ils sont cernés avec leurs otages. Ils ne sortiront pas et leur vie carcéral sera un cauchemar. Quarante cinqq jours de mitard. Des mois et des années d’isolement. Et finalement ne centrale de sécurité, Moulins ou Lannemezan, jusqu’au bout.
Quel bout ? Le cancer. La folie ? A nouveau trente ans s’additionneront aux trente ans de réclusion. La peine à la peine. Tel un calcul de centenaire, il en aura soixante à faire alors qu’il n’a pas encore trente ans !
Benbouabdellah, le plus jeune, en avait quinze sur le papier, peut être s’en tirera-t-il avec quinze de plus ?
Et puis à quoi bon tous ces comptes d’apothicaires ? A cette heure, la mort rôde en cagoule noire, il faut en finir. Choisir. Tuer et mourir. Mourir ou survivre à tout prix...
*
Je ne connaissais pas Christophe lorsque ces lignes furent écrites. Je préparais alors un roman auquel le 2àè arrondissement parisien servait de décor. Celle que je prénommais Fanny, t qui me visitait au parloir de la centrale d’Arles, avait été enseignante de son compère Mounir Benbouabdellah. Dans ce livre, où je jouais du vécu et de l’imaginaire, du passé et du présent, du dehors et du pays des prisons, je pensais que leur tentative de belle avait sa place.
Pour finir, ces lignes restèrent en rade dans un tiroir comme les deux compères au mitard.
Des cavales réussissent, d’autres échouent. Les épisodes épiques rythment d’adrénaline le pouls des coursives. A l’heure des nouvelles, les galériens s’attroupent devant les télés collectives. Et le soir, lorsqu’ils sont enfermés, ils s’interpellent aux fenêtres. Un jour passe, deux... On en parle encore puis on oublie et on passe à autre chose.
Par la faute à « pas de chance », la tentative de Fresnes suit désormais un cours disciplinaire sans surprise. Christophe et Mounir ont jeté les dés comme on dépose les armes chargées de rêves de liberté. Et ils tirent les cartes.
« Passez par la case mitard, vous en prenez pour quarante-cinq jours ! »
« Passez par la cas QI, vous y survivrez quatre piges. »
« Passez par la case les « assiettes » et, là encore, aucune surprise, jamais... »
De cette histoire, j’aurais pu retenir l’image de Christophe progressant en équilibre sur le toit du couloir central. L’arme au poing. Il pousse devant lui maton. L’arroseur arrosé ou, mieux, le maton prisonnier... On pourrait en sourire. Juste retournement des choses. Pourtant, il nous est impossible de mettre sur un pied d’égalité la violence de l’opprimé et celle du tortionnaire, le geste du révolté et l’obéissance criminelle du fonctionnaire. Choisir son camp, c’est prendre parti. Et nous prendrons toujours les patins des rebelles, des sans fois ni loi et du grand méchant loup. La fraternité des aminches ne se mégote pas. Dans la compagnie, nous n’aimons ni les tièdes, ni les rabat-joie pas plus que les trois petits cochons.
En face, la justice de classe a également choisi son camp. Drapée du deuil des insoumis, elle est une pièce maîtresse du parti de l’ordre. Es magistrats condamneront « sans faiblesse » Christophe et Mounir, cela va de soi. Comme ils ne jugeront jamais les auteurs en uniformes des tabassages, des humiliations quotidiennes et des crimes maquillés. Les matons cagoulés bénéficient de l’immunité.
Je garde en mémoire une séquence qui y est imprimée à l’encre indélébile. Elle a été tournée plusieurs jours après les événements de Fresnes. Le journalisme de TF1 annonce la reconstitution de la prise d’otages. A l’entrée du domaine, le camion de transfert est bloqué par une foule menaçante. Des femmes accompagnées de matons, certains en uniforme, entourent le camion et frappent de leurs poings et de leurs pieds sur la carrosserie. L’escorte policière se fige dans une passivité complice. Un motard sourit. Sous les poussées, le véhicule tangue et chancelle. L’objective de la caméra s’attarde sur les énergumènes hurlant des insultes et des menaces de lynchage.
Oublié le message propret du syndicalisme hypocrite, celui qui, sur les plateaux télé, se pavane pour faire la retape du beau métier et de son esprit humaniste, voilà enfin révélé au grand jour le visage de la populace pénitentiaire.
Hypnotisés, nous suivons le reportage. Un frisson parcourt les détenus regroupés devant l’écran. Nos connaissons si bien ces traits haineux... ces injures. C’st leur visage, le vrai, celui qu’ils arborent les matins de transfert disciplinaire, lors des départs pour les tabassages... et des tortures, comme lorsqu’ils s’occupèrent des mutins de Clairvaux à la fin des années 1980.
L’un d’eux fut quelques semaines mon voisin de cellule au QI de Fresnes. Jamais il ne m’expliquera le pourquoi de ses séjours réguliers à l’hôpital. Comme si l’exprimer figurait une seconde humiliation. Quoi qu’il en soit et comme il se doit, je l’ai su par la bande. Des matons entrèrent dans la cellule au mitard et lui causèrent de graves blessures internes en le sodomisant avec une clef...
Au gré chaotique de leurs pérégrinations, les damnés des longues peines voyagent de QI en centrales de sécurité. Avec l’expérience, je sais qu’au rendez-vous des entraves on se croise un jour ou l’autre. Ainsi, on apprend que Momo est à Clairvaux, Gégé à la Santé. On se réjouit parce que Titi est sorti. Et on s’attriste car Dudu s’est pendu.
*
Le premier rencontré a été Cyril, le frère de Christophe, celui qui, ce jour-là, braquait l’hélicoptère. Je l’ai côtoyé un mois entier sans jamais croisé son regard. A peine si j’ai aperçu à la va-vite sa silhouette dans un couloir.
Nous étions détenus au QI du D5 de Fleury, le pire. A cette époque, une dizaine de taulards ayant participé à des évasions armées était rassemblée dans cet endroit. Inutile de faire un dessin. Il est facile d’imaginer l’ambiance disciplinaire et violente y régnant. Les verrous claquaient comme des coups de feu. Et pas une semaine sans qu’on assiste impuissant à un départ musclé, direction le mitard.
Dans ce lieu de dépersonnalisation totalitaire, je me rappelle du rituel de la salle de musculation. Nous ne pouvions jamais nous guigner sauf à l’heure du départ ou de la rentrée de la promenade. L’isolé qui déchargeait son énergie sur les poulies s’interrompait et plaçait sa bouille dans le carré vitré de la porte, tel un photomaton animé d’un large sourire. Et en passant à l’ombre de la coursive, chaque gars, l’un après l’autre, encadré de son escorte compacte d’uniformes, jetait un coup d’œil en loucedé et un discret salut.
Le lendemain, nous avions droit aux commentaires. « Je l’imaginais pas comme ça... », « Mec... T’es un vrai chibani ! » ou « T’as pas pris du poids depuis la dernière fois. » Et ainsi la voix hurlée par-dessus le mur de cours de promenade en cours de promenade prenait des traits humains.
Lorsque nous avions un poil de chance, nous nous croisions une fraction de seconde dans les parloirs. Cyril le Parisien et moi étions les rares à bénéficier de visites régulières. Une après-midi, prévenu par les cliquetis de clefs et de chaînes précédant mon escorte, il eut le réflexe de soulever son bébé près du carreau blindé de la porte.
Il m’avait parlé d’elle et attendait sa venue depuis des jours. Je savais qu’elle s’appelait Sarah Lynn et qu’elle était née prématurée des mois après son arrestation... Quelques jours après, je suis parti pour un autre QI, et lui pour celui de Rouen... et d’autres... et encore d’autres jusqu’aux jours d’aujourd’hui.
A la centrale de Lannemezan, Christophe pose son balluchon sur le carrelage sale d’une cellule du quartier arrivant. La nouvelle court déjà la détention.
- Le gars de la tentative de Fresnes est arrivé...
- Il est sorti des QI ? Mais ça fait combien de temps ?
Le vieux ratier réfléchit en fronçant les sourcils...
- En 2002, j’étais...
- Quatre ans... Ouais, quatre ans d’isolement, c’est le tarif ! S’ils le jettent en détention normale, c’est qu’il va bientôt passer aux « Assiettes »...
- C’est connu, ces messieurs ne font rien pour rien, reprend l’ancien après un bref silence. Il débarquera dans notre bâtiment jeudi prochain...
- T’as raison, il a le profil du Bronx.
Et sans surprise en effet, le jeudi suivant. Christophe pousse son chariot vers le bâtiment A. après quelques matchs de football et autant de parties de volley au cours desquelles il enrage copieusement de s’incliner face aux chibani, il se rapproche de nous. Pourtant, il se coule avec difficulté au rythme interminable de la grande traversée. Sa longue carcasse déborde d’un trop plein de vie. La perfusion vénéneuse de la guillotine moderne n’a pas fané son hémoglobine écarlate. Son esprit se débat et nie la mort lente. Mais en centrale, tout semble finir. Et comme la marée, les jours passent et reviennent, toujours les mêmes. Plus on rame vers l’autre rive, plus le port s’éloigne. Les peines s’allongent. Il n’y a plus d’horizon. On finira tous par crever du scorbut des relégations.
Quand ils m’ont condamné, je devais faire à peu près quinze piges. Aujourd’hui, j’en ai fait sept de plus et je ne vois pas le bout... A chaque tour de passe-passe du JAP [1] j’en prends pour deux piges de rab.
*
Assis sur le banc de béton, Christophe écoute le vieux Robert. Lentement, il se tourne vers moi et parle haut avec des intonations de titi de Paris.
- Je ne m’y habituerai jamais...
- A quoi ?
- A ça... Et il dessine un large mouvement de la main. A la fuite des jours, à la non-vie des clapiers, au plus de chance de crever en taule que de revoir le dehors... Non, je ne m’habituerai jamais !
- Aucun d’entre nous ne s’y habitue, qu’est-ce que tu crois. Au début, on se dit qu’on le fera pas, qu’on trouvera une solution... et puis on tente la belle, une fois, deux fois... QU’on paye ou non le coup, on est marron. Le temps passe. Une heure après l’autre, les mois se transforment en années et on se dit qu’on est arrivé trop près de la sortie pour grimper au mur...
Une moue aux lèvres. Son regard se perd sur la vague de ciment gris.
- je n’aurai pas dû me rendre... SI j’avais tiré dans la tronche des deux matons, les flics m’auraient flingué. Finita la commedia ! Il n’y aurait jamais eu de suite... j’aurais tiré la carte « Recevez une balle dans la tête et reposez en paix au Père-Lachaise ».
- Combien de fois je me suis dit la même chose... J’aurais dû me faire péter avec le stock de dynamite et j’en emportais quatre ou cinq avec moi... Mais je ne l’ai pas fait, comme tu n’as pas grillé les crabes de Fresnes.
« Ca n’a rien de rigolboche de faire le poireau, le flingot dans les pattes [2] » car les prisons sont les cimetières de l’espérance. Des crimes s’y mijotent que les maîtres n’ont pas appris à connaître. Sans surprise, certains épisodes s’écriront en lettres de sang et de ressentiment, telle est la loi du pays sans foi... Le pays du dedans.

Jan-Marc Rouillan


[1] JAP : Juge d’Application des Peines

[2] Le Père Peinard, 1890

Par Catherine
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 19 mai 2006

Cher(e)s ami(e)s de l’envolée, chers enfants, chers poteaux guérilléros,

Je vous présente la lettre ouverte (cf numéro14) que j’ai envoyé au magistrat instructeur en charge du dossier de mes fils Cyril et Christophe Khider. J’espère qu’à défaut de m’apporter des solutions, le juge répondra à mes questions.
Je sais que j’avance en territoire ennemi ; la victimisation n’est pas l’arme que j’aurai choisie d’instinct et en priorité pour me défendre, mais que c’est celle qui fonctionne le mieux sur la base du concept créancier débiteur : tu dois, tu paies, avec le spécialiste au milieu pour dire combien tu dois et surtout à qui. La victimisation est une arme de destruction massive, une technologie de pointe, une véritable chaîne dont le maillon le plus faible est la victime du suivant, le tout dans la perspective de productivité intense de ce business.
Malgré cela, j’ai décidé en toute connaissance de cause de me battre contre la justice même si je dois utiliser son artillerie lourde.
Raconter dire écrire, ce n’est déjà plus être une victime, c’est refuser de creuser le trou, l’échine ployée ; c’est vouloir en sortir.
Pour l’heure, dans l’histoire de mes enfants par exemple, les « victimes » deviennent les « bourreaux », les « bourreaux » devenant à leur tour des « victimes » Tout est question de subjectivité, de point de vue, tout dépend de quel côté on tient la lorgnette, la victime n’étant pas toujours celle qu’on croit.
Quand à Christophe et Cyril, la justice, dans sa démarche de recouvrement de créances, leur a tricoté un costume de coupable, du sur mesure, avec cravate assortie qui leur écrase déjà la trachée. Les pauvres surveillants, en particulier celui qui a tiré sur l’hélicoptère, ont enfilé leurs grenouillères en éponge velours d’anges innocents. Ils ont planqué les cagoules dans leurs poches, ça peut toujours servir si le débiteur n’est pas enclin à se laisser déposséder de sa vie. On grimpe encore un échelon et on torture la famille dans cette optique de « remboursement » à tout prix, créant ainsi de nouvelles victimes de ce vrai faux commerce équitable.
Personne ne s’interroge sur le fait qu’un(e) condamné(e) auquel(le) on ôte la vie par le biais d’une peine d’élimination dont tout espoir a été banni n’aura de cesse de s’évader ; une évasion est une réaction née de l’instinct de survie.
Un frère, une sœur, un proche qui donne un rein, un bout de foie ou de la moelle osseuse à celui qui en a besoin s’inscrit dans la même logique d’amour que celui qui offre un hélicoptère en vue d’une greffe de vie et de liberté. C’est le même mécanisme affectif qui se met en place. Qui oserait affirmer que dans un cas d’extrême détresse, il n’aimerait pas voir arriver son frère, sa sœur ou un proche pour le sauver ? Si celui-là existe, qu’il me jette la première pale.
Je suis engagée dans un combat contre la fatalité sécuritaire et l’inertie du « ça ne sert à rien ». J’ai décidé de faire cette lettre ouverte au juge ainsi que des dépôts de plaintes antérieurs, présents ou futurs, au moindre débordement de la justice et de la pénitentiaire ; ces deux institutions ayant tendance à oublier les lois.
J’exige un procès équitable pour mes fils et la vie sauve pour ma fille et moi.
J’en ai assez que nous recevions, elle et moi, de l’aide humanitaire d’une main (sous forme de trithérapie), et de l’autre la mort sous forme de convois exténuants et tuants vers ces taules concentrationnaires et de plus en plus éloignées.
Je m’adresse à tous ceux qui en ont marre de subir le joug vengeur et barbare de cette justice ; une justice qui tend à nous séparer de nos familles, une justice qui nous prive de notre courrier, de nos dessins d’enfants, une justice qui nous excentre à outrance. Une justice qui met sur un pied d’égalité, en bas de l’échafaud symbolique, le mis en cause et sa famille. Je m’adresse à tous ceux qui en ont marre de subir les brimades en tout genre, les assauts massifs et répétés de la pénitentiaire, les actes de barbaries et les humiliations.
AmiEs guérilléros, venez rejoindre les rangs de ceux et de celles qui refusent la démission totale et l’abdication des personnes détenues. Devant le viol en réunion des droits de l’homme par ceux qui les ont mis en place, ne laissez plus rien passer, écrivez, dénoncez, déposez des plaintes, mobilisez leur temps et leur énergie, luttez pied à pied. Pendant qu’ils sont occupés par les tribunaux administratifs, ils gardent leurs matraques et leurs cagoules dans leurs poches.
Ne nous laissons pas broyer par les mâchoires acérées du piège sécuritaire, car si nous attendons un sursaut d’humanité de leur part en nous vautrant dans un fantasme de revanches futures, le piège se refermera inexorablement sur nous. Il ne nous restera pas d’autre solution que de se bouffer la patte pour s’extraire de ce présent indicible et mortifère.
Il ne faut surtout pas rentrer dans cet autre concept à la mode du « je ne peux pas faire le deuil tant que l’autre en face, n’a pas payé par des moyens financiers, par son travail, ou de sa vie ».
J’ai beaucoup de mal à comprendre les gens qui après la disparition d’un proche ou sa mise en fauteuil roulant (suite à un accident de voiture par exemple), sont persuadés que si le coupable prend une peine de prison à perpétuité, ça le ramènera à la vie ou ça lui rendra l’usage de ses membres ; comme si une telle condamnation pouvait apporter dans leur vie, une espèce de redistribution du malheur.
Pour ma part, j’ai constaté lors du décès de ma mère, il y a quatre ans, qu’accuser l’hôpital ou le destin m’empêchait de lui laisser sa place. La plus belle façon de la faire vivre était de reprendre le flambeau de son combat pour les siens, qui aujourd’hui encore éclaire ma vie et notre famille.
La vengeance est stérile, surtout quand elle poignarde la souffrance dans le dos.

Par Catherine
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 19 mai 2006

Cyril Khider était en grève de la faim depuis plus d’un mois, ayant perdu douze kilos, il avait été transféré d’urgence dans l’unité médicale de Bois-d’Arcy.
En détention provisoire depuis 2001, pour avoir tenté, à bord d’un hélico, de délivrer son frangin Christophe, condamné à trente ans de cabane pour divers braquos et la mort accidentelle d’un homme. Comme lors de cette tentative d’arrachage, ils ont pris en otage deux matons et en ont blessé un, l’engeance matonne en fait voir des vertes et des pas mûrs à Cyril depuis qu’il est encage. Il a d’ailleurs été accueilli lors de son arrivée à la zonz’ de Nanterre par ce préambule lapidaire : « Ce que tu as fais aux collègues, tu vas le payer amèrement, tôt ou tard on te crèvera... ». Et depuis, ça n’a pas arrêté : pour des motifs fallacieux (préparation d’une hypothétique évasion), on le jette au quartier d’isolement, il se fait baluchonner, insulter et provoquer maintes fois par les matons qui vont jusqu’à l’empêcher de dormir. Et ce n’est pas tout : linge de corps souillé, blocage du courrier, vol d’effets personnels, crachats et autres immondices dans la gamelle, fouille de cellule et fouille au corps quotidiennes, parloir souvent supprimé, éloignement familial. Ce qui était recherché, arriva : Cyril pète les plombs, insulte et menace, ce qui lui vaut une peine intérieure de cinq mois. Lors du jugement, un magistrat lui lance : « Votre seuil de tolérance est peu élevé ! ». Par la suite, Cyril décide de retourner à l’isolement « Pour sauver ma vie. » il y reste quatre-vingt quinze jours, dans 4m2, sans un seul jour dehors, alors que, dans les textes de loi, la période d’isolement ne peut dépasser quarante cinq jours. Peu de temps après, il refuse une énième fouille au corps (à poil devant les portes-clefs, penché pour exposer son cul et tousser pour voir si quelque chose en sort). Il est alors, qu’il est plaqué au sol par une dizaine de matons et se fait écarter les fesses de force. Il vit cette agression comme un viol. Cyril convaincu par sa mère, décide en juin dernier de porter plainte contre l’Administration Pénitentiaire pour agression sexuelle et atteinte à la dignité humaine. Plainte qui, comme toujours, reste sans réponse. On rappellera qu’en principe la prison n’est qu’une privation de liberté, et non un lieu où l’arbitraire et la torture blanche sont érigés en système de vengeance corporatiste.

Marius Fréhel
Source : CQFD

Par Catherine
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 19 février 2006

A mes frères, dedans comme dehors. Ils se reconnaîtront.

Edward BUNKER "La Bête contre les murs"


Lannemezan, le 27 février 2006

Ma chère maman,

J’espère que tu vas bien, le mieux possible en tout cas, je ne m’inquiète pas outre mesure car je sais que tu es une guerrière, c’est de là que te viennent ta ténacité et ton courage. Je t’embrasse très fort en te serrant dans mes bras.
Tu peux constater que je fais un immense effort en écrivant cette lettre que tu me réclames depuis des lustres à propos de l’isolement et de la famille - décidément, j’ai du mal à raconter l’inénarrable et la noirceur du système carcéral qui n’est conçu que pour briser.
Tu me demandes d’apporter mon regard sur le traitement des liens familiaux intra-muros, de la façon dont ceux-ci sont maintenus par le système judiciaire et carcéral, si la réalité colle au discours édulcoré des politiques sur le sujet.
Le seul véritable lien viable sur le long terme pour une personne incarcérée, c’est sa famille et ses proches en général - je dis bien le seul lien, ce qui peut-être lu ici à double sens. En effet, si ce lien permet de tenir la tête du prisonnier hors de l’eau durant la détention, souvent il peut être aussi une entrave quand il devient un moyen de pression. Tout le reste est superficiel, voire néfaste - tout cela est très bien mené par l’administration pénitentiaire, qui n’a qu’un pas à franchir si elle décide de noyer le peu de mecs qui résistent ou flottent à la surface d’une humanité qui n’est autre qu’un concept intra-muros - en aucun cas un principe de vase ouvert sur la vie. Ce pas et plusieurs autres ont été essuyés sur le seuil de tolérance des quelques hommes dont je fais partie, en essayant d’enfoncer les portes de nos dernières résistances. Ils m’ont montré que l’homme est réellement un loup pour l’homme lorsqu’on lui accorde un quelconque pouvoir. Que tous ces pas, franchis allègrement, sont comme une marche funestre et mortifière, portée par un pas de l’oie vengeur, bottant les fesses des droits de l’homme, sur le tempo sécuritaire.
Silence, on torture...

En 2003, à mon arrivée à Strasbourg, soit dix ou onze heures de train aller-retour de mon lieu d’instruction, alors que je préparais pour ma visite familiale mensuelle, une dizaine de surveillants et de gradés m’ont escorté jusqu’au lieu prévu pour les visites. Habituellement, ils sont quatre au maximum - ça m’a intrigué mais j’étais loin d’imaginer la surprise concoctée par le juge et ses supérieurs hiérarchiques. Je suis arrivé sur la première rangée de parloirs réservés aux punis (ce que je n’étais pas encore à cet instant), ceux-là même qu’on affuble d’un parloir séparé en deux sur toute sa largeur - enfin tu sais ce que c’est un parloir Hygiaphone, avec double vitrage en Plexiglas interdisant tout contact physique.
A peine entré dans la cabine, je découvre mon amie derrière une de ces fameuses vitres crasseuses et opacifiées par des années de non entretien. Je me retourne vers les surveillants et je leur dis qu’il y a une erreur - ils se rapprochent de moi, prêts à me sauter dessus à la moindre velléité de rébellion ? A ce moment seulement, je comprends la présence des dix portes-clefs... Après une petite échauffourée, j’entre dans ce maudit parloir afin de réconforter mon amie - de rage, de colère et d’impuissance, les larmes me sont venues ainsi qu’à mon amie, qui dans l’incapacité psychologique et morale de me voir dans un aquarium - ce sera la dernière fois que je la verrai après huit ans de visites ininterrompues. La justice et l’administration pénitentiaire auront donc réussi un coup de maître, du moins le pensaient-elles, puisqu’un de mes proches craquait. D’après leur noir calcul et au vu de l’énergie dépensée pour me briser, j’aurais du craquer aussi - surtout quand ça a été au tour de ma fille de me voir dans de telles conditions et qu’ensuite je l’ai perdue à cause de cette ignoble mesure, c’est trop douloureux pour que je puisse te parler d’elle.
Décrire ce que j’ai ressenti est de même nature qu’expliquer la différence entre savoir ce que fait un coup de couteau et se le prendre physiquement : l’indicible et l’horreur ne se racontent que lorsqu’ils ont été digérés. Pour l’heure, je n’ai pas encore la distance nécessaire pour cela et probablement, ne l’aurai-je jamais !
Silence, on torture...

Le pire ou le plus pervers (marques déposées par l’administration pénitentiaire), à l’issue de ces parloirs Hygiaphone, ce sont les fouilles à poil avant et après la visite, alors que je n’ai pas la possibilité durant celle-ci e vous toucher ou de simplement vous embrasser - c’est à hurler de rage et d’impuissance. Normalement, les cancrelats, les cloportes et autres vermines se cachent dans la frange, la pourriture, la merde et autres lieux tout aussi repoussants - en prison, ils se cachent derrière leurs uniformes et se protègent à l’ombre de l’inertie complice d’une justice acquise à leur cause de cette milice intra-muros. Un goût de ranci, millésimé 39-45, pétille de leur lâcheté réactionnaire. Dans de telles dispositions d’esprit, la Turquie et la Moldavie sont battues à plate couture au hit-parade de la honte !!!
Bref, les choses étant ce qu’elles sont, et bientôt pires la seconde description que je vais tenter d’entreprendre concerne l’extraction par les prisonniers de toute trace de rédemption, de pardon et autre compassion face à des être humains se rendant coupables de telles extractions.
Après avoir « visité » plusieurs quartiers d’isolement dans un turn-over issu du tourisme carcéral, en un tour de France et de Navarre - toujours contre mon gré et dans des conditions dignes du Moyen-âge-, je débarque à la prison de Luynes (Bouches-du-Rhône) un beau jour du mois de juin 2004. Quelques jours plus tard, tu te déplaces de Paris, soit plus de 800 kilomètres, pour une heure de visite dans un aquarium dans lequel toute vie a été gommée.
Quand j’arrive dans la cabine du parloir, tu te trouves là, essayant maladroitement de cacher ces larmes qui débordent de tes yeux... Je ne puis t’expliquer la violence de l’instant tant elle est dure à retranscrire, surtout lorsque tu me racontes la fouille humiliante de tous tes orifices corporels que tu viens de subir, à l’issue de laquelle, devant des matonnes hilares et trop contentes d’humilier un DPS [1], par maman interposée, tu as dû tourner sur toi-même, nue, bras levés, écarter les jambes et tousser.
J’ai bien cru devenir fou et tuer un de ces chiens bleu blanc rouge - mais tu as su me camer et me montrer que le combat était ailleurs. L’administration pénitentiaire, quant à elle s’est empressée de dépêcher sur place le top de sa milice intra-muros, les ERIS [2] - une vingtaine de matons cagoulés, avec tenue d’assaut, pistolet 9mm, fusil à pompe et matraque, cachés derrière des boucliers anti-émeute, venus pour me ramener dans ma cellule. Ce jour-là, ils ont cassé à coups de masse tout qui était scellé dans plusieurs cellules de l’isolement.
48 heures plus tard, ils ont réitéré sur toi une nouvelle fouille humiliante avant ton départ à Paris. Pour la première fois, c’est moi qui t’ai demandé de porter plainte. Je t’épargne les détails de ce que le ERIS m’ont fait ce jour-là ! Le lendemain, ils m’ont transféré du côté de Nice afin d’annihiler toute velléité revancharde de ma part contre ces fumiers.
Silence, on tourne... over !

La seule explication plausible à tant de sadisme, de perversité envers notre famille en général et contre Mounir mon frère et moi en particulier, c’est qu’elle n’a d’autre but officieux que de nous rendre fous et de faire exploser le lien familial, afin de circonscrire chez les proches, toute volonté de dénoncer les mauvais traitements subis - de cette façon, personne ne vient remettre en question cette perverse politique issue de l’intifada sécuritaire, menée de main de maître par tous les Sarko-trafiquants du gouvernement.
Manque de pot pour tous ces cafards, notre famille est indivisible - mieux, elle n’est qu’une seule et même entité. Quant à moi grâce à eux, je suis devenu en acier inoxydable, je fais fi de ces moments terribles que l’administration pénitentiaire m’a fait vivre à travers ces mauvais traitements quotidiens, cet isolement au cœur même de l’isolement, appelé dans d’autres pays d’Europe « isolement sonore » pour être précis - me coupant de toute vie, de tout contact humain, à l’image de ce pays de collabos, de réactionnaires et autres ordures dont certains sont affublées d’uniformes ou de toges. Ils voulaient me rendre haineux, je suis plus ouvert que jamais... Ils voulaient m’affaiblir, je suis plus fort que jamais... Ils voulaient me briser, je n’ai jamais été aussi souple de toute ma vie...
Pire est l’histoire, moins elle sert d’exemple, je n’attends rien de ces individus sadiques et prompts donneurs de leçons au reste du monde.
Silence, on pleure...

J’aurais pu te faire une description détaillée du quotidien d’un homme en quartier d’isolement, privé de tout, loin des siens, pire encore, coupé sensoriellement de ceux censés lui maintenir la tête hors de l’eau, après chaque plongeon de celle-ci dans la barbarie de la baignoire carcérale - bien au-delà de l’apnée quotidienne, jusqu’à la dilution définitive de tout ce qui fait d’une personne une entité sociable et confiante envers ses pairs - jusqu’à la noyade ultime de ce qui l’a construite.
Silence, on souffre...

Malgré tout ce que rit, et surtout au regard de ce que je ne t’ai pas écrit pour ne pas te faire souffrir davantage, je reste, ainsi que mon frère et Mounir, droit dans mes pompes, mes idées et mes sentiments.
Je t’embrasse très, très fort, en espérant avoir répondu en partie à ta question sur ma vision toute personnelle parce que vécue du maintien des liens familiaux intra-muros. En attendant, tu continues d’éclairer de ton courage et de ta ténacité l’opacité concentrationnaire de nos prisons... Je t’aime, à bientôt.

Ton fils Christophe


P.S. : Une pensée forte pour mon frère, Mounir, ainsi qu’à toutes les familles françaises de QIstes indignement traités. Vive nous !
Mais silence, on tue...

[1] DPS : Détenu Particulièrement Surveillé

[2] ERIS : Equipes Régionales d’Intervention et de Sécurité
Par Catherine
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus